Nouvelles orientations permettant de comprendre l’innovation
Frances Anderson est conseillère spéciale en matière de normes et de statistiques des sciences et de la technologie auprès de la Division des sciences, de l'innovation et de l'information électronique de Statistique Canada. Elle est chef de la Section du développement des indicateurs et a pour tâche de mener et d’analyser des enquêtes sur l’innovation et les technologies de pointe. Avant de travailler à Statistique Canada, elle a été planificatrice stratégique au Conseil national de recherches du Canada. Elle est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences de l’Université de Montréal.
Susan Schaan est chef de la Sous-section de la production de la Section du développement des indicateurs de la Division des sciences, de l’innovation et de l’information électronique de Statistique Canada. Elle s’occupe des enquêtes sur l’innovation et les technologies de pointe. Elle travaille à Statistique Canada depuis 1994. Avant de se joindre à la Division des sciences, de l’innovation et de l’information électronique en 1999, elle a acquis de l’expérience professionnelle au sein de la Division de la géographie, de la Division de la statistique de la santé et de la Division des prix. Susan est titulaire d’une maîtrise en géologie de l’Université d’Ottawa.
Ingrid Schenk est une Analyste de Politiques avec la Direction générale de la politique d’innovation, Industrie Canada. Elle a complétée son Ph.d. à l'Institut de Recherche de Politique de science et technologie (SPRU), l'Université de Sussex, Royaume-Uni. Ses secteurs de spécialisation incluent la politique d'innovation régionale, la commercialisation de nouvelles technologies, et les stratégies de l'entreprise de recherche et développement. Avant de se joindre à Industrie Canada, elle était consultante à l'industrie des services financiers du Royaume-Uni concevant des stratégies pour la livraison assurée de services de commerce électronique.
Résumé
Ce document fera l’exposé des travaux d’enquête et des indicateurs mis au point par la Division des sciences, de l’innovation et de l’information électronique (DSIIE) de Statistique Canada, qui ouvrent de nouvelles perspectives aux fins de comprendre l’innovation; il présentera également certaines constatations clés de ces travaux. Les quatre questions suivantes serviront de point de départ en vue de commenter les nouvelles orientations pouvant permettre de comprendre l’ innovation.
Quels sont les produits, les procédés et les pratiques innovateurs?
Dans la plupart des questionnaires conformes aux lignes directrices énoncées dans le Manuel d’Oslo, on demande aux entreprises d’indiquer si elles ont lancé ou mis en place un produit ou un procédé nouveau ou nettement amélioré. Ces questions de portée générale permettent de déterminer si l’entreprise est innovatrice et fournissent une description d’ensemble de la nature de l’innovation. La DSIIE utilise une autre approche, qui consiste à établir la liste des produits, des procédés et des pratiques innovateurs lorsque ceux‑ci son connus et bien compris. Ce genre de liste permet non seulement de disposer d’indicateurs précis mais également de faire le suivi de la diffusion de technologies, de pratiques et de produits perfectionnés, émergents ou habilitants dans l’ensemble de l’économie. Il devient en outre possible d’analyser la conception et l’utilisation, par le secteur public, de produits, de procédés et de pratiques innovateurs.
Quels sont les vecteurs de l’innovation et les différents modes d’innovation ?
Les vecteurs de l’innovation et les différents modes d’innovations sont des éléments cruciaux pour les décideurs politiques, et la DSIIE a mené d’importants travaux à ce sujet, en collaboration avec ses partenaires stratégiques. Notamment, on a examiné la mesure dans laquelle l’emplacement géographique détermine le comportement d’une entreprise au chapitre de l’innovation. Des études ont aussi été effectuées au sujet des effets que la taille de l’entreprise ou l’endroit où elle se situe à l’intérieur de la chaîne d’approvisionnement nationale ou mondiale peuvent avoir sur l’innovation.
Quel est le lien entre l’innovation et la stratégie ainsi que les processus décisionnels de l’entreprise ?
L’effet du processus décisionnel et de l’orientation stratégique sur l’innovation est l’un des champs d’étude sur lesquels se penche la DSIIE. Parmi les aspects examinés, deux sont rattachés aux entreprises qui font la transition d’une étape de leur développement à la suivante, plus précisément : 1. les entreprises à capital de risque qui deviennent des entreprises opérationnelles; 2. les petites entreprises qui adoptent une stratégie de croissance afin de devenir des moyennes entreprises. Des indicateurs portant sur les capacités de gestion, sur les stratégies en matière de ressources humaines, d’investissement et de mobilisation de capitaux, et sur la formulation de conseils d’affaires ont été mis au point. Une approche d’étude de cas a été utilisée pour aborder l a question de l’entrepreneuriat.
Quel lien peut‑on tracer entre l’Innovation et les résultats des entreprises ?
Le plus souvent, la prospérité des entreprises est mesurée au moyen d’indicateurs économiques, par exemple la productivité, la croissance, la rentabilité, les exportations et, à la limite, la survie de l’entreprise. La DSIIE a mené des études afin de déterminer, à l’aide de ces indicateurs, dans quelle mesure l’innovation contribue à la prospérité des entreprises. Ces études montrent qu’il faut en apprendre davantage sur les avantages pouvant découler de chaque catégorie d’innovation ainsi que sur les actifs et conditions complémentaires requis pour assurer la prospérité des entreprises.
En conclusion, à partir de l’expérience accumulée par la DSIIE, le document propose différents projets qui pourraient contribuer à l’élargissement de nos connaissances au sujet de l’innovation dans l’avenir.
Formes d’organisation et rendement sur le plan de l’innovation
Note biographique
Anthony Arundel est chercheur principal au Maastricht Economic Research Institute on Innovation and Technology (UNU-MERIT) de l’Université de Maastricht. Ses travaux sont centrés sur les enquêtes relatives à l’innovation et sur l’utilisation des données d’enquête pour la conception d’indicateurs à des fins d’analyse stratégique.
Edward Lorenz est titulaire d’un baccalauréat du MIT, d’une maîtrise de l’Université de Californie à Berkeley et d’un doctorat de l’Université de Cambridge. Il est professeur d’économie à l’Université de Nice Sophia Antipolis. Ses domaines de recherche sont notamment l’élaboration d’indicateurs empiriques de l’innovation organisationnelle et l’analyse comparative des systèmes nationaux d’innovation.
Résumé
La R‑D et le capital humain sont des facteurs d’innovation que l’on mesure couramment. Cela dit, l’innovation pourrait aussi être fonction d’environnements organisationnels favorisant la résolution de problèmes et l’apprentissage. Ce document étudie le lien entre les structures organisationnelles et l’innovation en élaborant des indicateurs agrégés au niveau national pour les États membres de l’UE, ces indicateurs portant sur les formes d’organisation et les modes d’innovation (c’est‑à‑dire la manière dont les entreprises innovent). Les indicateurs organisationnels reposent sur les résultats de la troisième enquête européenne sur les conditions de travail menée auprès de 8 081 employés salariés en 2000. Les indicateurs de modes d’innovation sont pour leur part calculés à partir des résultats de la troisième Enquête communautaire sur l’innovation (ECI-3) concernant les activités d’innovation menées entre 1998 et 2000. Les résultats de ces deux enquêtes ont trait à 14 pays de l’UE.
Une analyse de correspondances multiples est effectuée afin de définir les quatre principales formes d’organisation dont les employés européens ont fait l’expérience. Dans deux de ces formes (taylorisme et organisation traditionnelle), les employés ne se voient pas confier beaucoup de responsabilités touchant la résolution de problème et l’apprentissage, et ils sont peu susceptibles d’appuyer l’innovation. Par contre, ils ont de telles responsabilités dans les deux autres formes. L’une d’elles (celle dite de l’« apprentissage discrétionnaire ») impose en outre peu de contraintes aux employés et est similaire à ce que la littérature organisationnelle appelle l’« adhocratie opérationnelle ». La dernière, celle, de l’organisation épurée, met également l’accent sur la résolution de problèmes et l’apprentissage, mais elle impose d’importantes contraintes aux employés.
Une régression logit tenant compte des facteurs connus pouvant avoir une incidence sur l’organisation, par exemple la taille de l’entreprise, le secteur et la profession, montre d’importants écarts de distribution des formes d’organisation au niveau national. Il se pourrait donc que les différences substantielles au niveau des résultats en matière d’innovation en Europe soient liées à la distribution des formes d’organisation, en particulier celles dites de l’apprentissage discrétionnaire et de l’organisation épurée.
Les résultats de l’ECI servent à associer les entreprises à l’un des cinq modes d’innovation considérés : les innovateurs stratégiques, avec activités innovatrices internes intensives; les innovateurs secondaires, qui mettent au point des innovations à l’interne lorsque la chose est nécessaire; les entreprises « modificatrices », qui adaptent les technologies mises au point par d’autres entreprises; les entreprises utilisatrices, pour qui l’innovation se borne à acheter des produits ou des procédés nouveaux sur le marché; et les non‑innovateurs. Ces différents modes forment un continuum de la capacité des entreprises à faire des recherches et à transformer le savoir nouveau en innovations, avec à une extrémité les innovateurs stratégiques et à l’autre, les non‑innovateurs.
Nous avons mis en corrélation les pourcentages représentés par chaque mode d’innovation au niveau national et les coefficients de régression logit des formes d’organisation de l’apprentissage discrétionnaire et de l’organisation épurée pour chaque pays. On observe une corrélation positive entre l’apprentissage discrétionnaire et tous les modes d’innovation exigeant une certaine capacité interne de conception ou d’adaptation d’innovations au niveau des produits et procédés. Nous avions aussi anticipé la corrélation positive entre l’organisation épurée et les entreprises modificatrices, étant donné que ce type d’organisation, fondé sur l’expérience acquise au Japon, devrait en principe encourager l’innovation graduelle. Par contre, l’organisation épurée est corrélée négativement avec les innovateurs stratégiques, les innovateurs secondaire et les entreprises modificatrices, la corrélation étant toutefois positive avec les entreprises utilisatrices et les non‑innovateurs.
Ces résultats laissent penser que des indicateurs organisationnels pouvant être liés directement aux résultats en matière d’innovation pourraient s’avérer utiles dans le contexte des efforts stratégiques déployés en Europe pour obtenir de meilleurs résultats au chapitre de l’innovation. Le principal obstacle à l’accroissement des capacités d’innovation des entreprises européenne ne tient peut‑être pas aux faibles niveaux de R‑D, qui dépendent dans une grande mesure des structures industrielles et sont difficiles à modifier, mais plutôt à l’application généralisée de formes d’organisation qui ne peuvent favoriser l’établissement d’un environnement propice à l’ innovation.
Qu’est ce qui manque dans l’analyse des relations entrées sorties des processus d’innovation?
Note biographique
Johan Hauknes est chercheur principal au sein de NIFU STEP (Norvège). Ses principaux domaines de recherche englobent l’analyse théorique des activités d’innovation et de leurs répercussions structurelles ainsi que les justifications et fondements qui en découlent sous l’angle de la formulation de politiques en matière d’économie et d’innovation.
Svein Olav Nås est chercheur principal à NIFU STEP (Norvège). Ses recherches comprennent l’élaboration et l’analyse d’indicateurs dans le domaine général des études sur l’innovation. Il a participé à la préparation des ECI, aux travaux de révision du Manuel d’Oslo ainsi qu’aux travaux du GENIST .
Mark Knell est entré au service de NIFU STEP en janvier 2005, à titre de chercheur principal. Au total, il possède plus de quinze ans d’expérience en enseignement et en recherche dans les domaines de la technologie et de la recherche en politique économique.
Résumé
On fait souvent valoir que l’innovation est le principal vecteur économique de la croissance et du changement structurel dans les économies capitalistes modernes ( Nelson et Winter, TEP, MO ). Partant de là, on devrait observer des corrélations étroites entre les facteurs d’innovation (entrées) et les résultats économiques (sorties). Une partie de la raison d’être du Manuel d’Oslo est de faciliter une telle analyse en opérationnalisant un ensemble d’indicateurs de facteurs et d’innovation intermédiaire. Toutefois, les estimations économétriques des effets des facteurs d’innovation comme ceux prévus par le MO sur les résultats économiques n’explique qu’une faible portion de la variance observée. Quelle en est la raison? Pouvons‑nous y remédier? Ce sont là les questions fondamentales abordées dans ce document, dont le but est de contribuer à l’amélioration des indicateurs et de l’analyse.
Pour aborder ces problèmes, l’examen porte tour à tour sur les trois aspects de la relation : dans quelle mesure les facteurs pertinents sont‑ils définis et pris en compte dans les estimations? Quels sont les résultats et effets de l’innovation qui sont attendus et peuvent être isolés dans la perspective des entreprises commerciales et de la société ? Quelles sont les principales caractéristiques à considérer dans le cadre de la modélisation des liens entre facteurs et résultats ?
Il y a trois points fondamentaux qui sont mentionnés au regard des facteurs. D’abord, cette information est complexe et comporte beaucoup de dimensions et d’aspects; elle prend en grande partie la forme de données sous‑jacentes et de faits bien établis. Or, les données comme celles de l’ECI et les analyses connexes ne rendent pas entièrement compte de cette complexité. Ensuite, l’analyse de l’innovation a tendance à porter principalement sur les aspects de la gestion du savoir qui ont trait au savoir nouveau ou à l’évolution du savoir, ce qui ne représente généralement qu’une petite partie du savoir servant dans les faits à produire des résultats économiques et à assurer la rentabilité des entreprises. Dans une large mesure, on omet de tenir compte du savoir accumulé, y compris le savoir‑faire (où, quand, etc.), alors qu’il serait possible de soutenir que ce savoir constitue le cœur de l’entreprise. Enfin, les entreprises font partie de réseaux et tissent des relations de toutes sortes qui leur permettent d’utiliser le savoir engendré ou contrôlé à l’extérieur de leurs limites formelles. Ces liens ne sont pas encore bien compris ni analysés adéquatement.
Du point de vue des sorties, on souligne que des indicateurs pertinents existent déjà, sous la forme de mesures de base des résultats économiques, comme la rentabilité, la productivité, la croissance, le produit national et l’emploi. Ces indicateurs portent toutefois sur les résultats de l’ensemble des activités des entreprises et des économies nationales, et non de la seule innovation à l’intérieur d’une période circonscrite (représentée sous la forme de changements radicaux ou graduels récents touchant l’exploitation de l’entreprise). Il reste également à acquérir une connaissance robuste des sorties en fonction de mesures de la croissance économique d’ensemble.
Plusieurs sujets sont abordés dans le cadre des commentaires sur la manière de modéliser les relations , entre autres les problèmes de simultanéité, les décalages, les retombées, l’incertitude et la capacité à tirer parti des avantages. Il est aussi question de l a différence entre les résultats des entreprises et les avantages pour la société , car c’est un point de première importance pouvant justifier une intervention politique. Si l’on veut améliorer la qualité des politiques relatives à l’innovation et des politiques économiques en général, il est essentiel d’établir des liens entre les activités d’innovation de niveau micro et les changements endogènes touchant la structure des économies et, en bout de ligne, leurs résultats économiques agrégés.
Utilité des indicateurs de la science, de la technologie et de l’innovation et obstacles auxquels ils se heurtent?
Note biographique
Susan McDaniel est professeur de sociologie à l’Université de Windsor. Pendant quinze ans, elle a enseigné la sociologie à l’Université de l’Alberta, où on lui a décerné le titre honorifique de professeur hors rang. Elle a rédigé des travaux sur les dimensions sociales de l’innovation et a présidé le Comité consultatif de la statistique des sciences et de la technologie de Statistique Canada, qui a contribué à l’élaboration du cadre et du programme visant la collecte cohérente de données sur les sciences, la technologie et l’innovation au Canada au cours de la dernière décennie. Elle a récemment été nommée membre du Comité consultatif scientifique des nouvelles Académies canadiennes des sciences. Elle est membre de la Société royale du Canada.
Résumé
Une part importante, et croissante, des travaux relatifs aux indicateurs a trait aux répercussions des technologies sur les sociétés, les organisations et les institutions. Par contre, les répercussions que peuvent avoir les structures et les cultures des sociétés, des organisations et des institutions sur les changements technologiques et sur l’ innovation ont suscité beaucoup moins d’intérêt. Dans le présent document, des éléments probants sont recueillis afin d’établir l’état des connaissances sur les facteurs sociaux, culturels et organisationnels pouvant créer et favoriser un climat propice à l’innovation technologique. Les recherches menées par Statistique Canada et par d’autres intervenants, comme le Réseau de recherche sur les systèmes d’innovation, nous apprennent que le capital humain ainsi que les organisations efficaces et efficientes remplissent un rôle important au regard de l’innovation. Certaines organisations qui remplissent les mêmes fonctions au sein de la société et qui reposent sur des structures similaires, par exemple les universités, présentent des écarts marqués en ce qui touche leur capacité à innover et à faire en sorte que l’innovation engendre des avantages sociétaux. Selon les constatations faites dans le cadre d’une étude de cas avec comparaisons qualitatives portant sur plusieurs universités canadiennes, certains facteurs difficiles à cerner – réceptivité à l’innovation organisationnelle, mesure dans laquelle l’établissement de réseaux est ou non appuyé sur le plan structurel, liens que tissent les chercheurs universitaires avec la société, les entreprises et les organismes gouvernementaux, etc. – ont une incidence importante sur l’existence même de l’innovation et sur la manière dont celle‑ci se manifeste. Il pourrait être utile de recourir à ces indicateurs émergents non rattachés aux sciences, à la technologie et à l’innovation afin d’éclairer la politique en matière de sciences, de technologie et d’innovation ainsi que les travaux d’élaboration de politiques.