Le mode de vie des enfants au Canada : un siècle de transformation

par Nora Bohnert, Anne Milan et Heather Lathe

[Communiqué dans Le Quotidien] [Article intégral en PDF]

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Début de l'encadré

Aperçu

Au cours des 100 dernières années, le Canada a subi de nombreux changements sociaux, économiques, législatifs et culturels. Les situations familiales et les modes de vie des Canadiens se sont donc considérablement transformés. Que révèle le Recensement de la population sur l’évolution de la diversité du mode de vie des enfants au fil du temps?

  • En 1931, 12 % des enfants vivaient dans une famille monoparentale, soit une proportion semblable à celle observée en 1981 (13 %). La plupart de ces enfants vivaient avec un parent seul veuf, ce qui signifie qu’une proportion relativement élevée d’enfants à cette époque  avaient vécu le décès d’un parent.
  • La période du baby-boom (de 1946 à 1965) s’est caractérisée par une proportion relativement élevée de familles composées de couples mariés et par des taux élevés de fécondité. En 1961, 94 % des enfants dans les familles de recensement demeuraient avec des parents mariés, la plus forte proportion observée au cours du dernier siècle.
  • Au cours des décennies subséquentes, la proportion de familles monoparentales a augmenté, passant d’un creux de 6 % en 1961 à 15 % en 1991, puis à 22 % en 2011. Ces familles monoparentales étaient proportionnellement plus nombreuses que celles du début du 20e siècle à être dirigées par une femme.
  • Au début du 21e siècle, près de 1 million d’enfants, soit 11 % de tous les enfants de 24 ans et moins, vivaient dans des familles composées d’un couple où au moins un enfant était l’enfant biologique ou adoptif d’un seul conjoint ou partenaire. Ces familles sont désignées par le terme « familles recomposées ».

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Introduction

Le Canada, comme bien d’autres pays industrialisés, a subi de nombreux changements sociaux, économiques, législatifs et culturels au cours du dernier siècle. Ces changements ont touché de nombreux aspects du quotidien, incluant les situations familiales et le mode de vie. Les enfants n’échappent pas à ses transformations, puisque les caractéristiques des familles dans lesquelles ils vivent sont conditionnées par la situation sociale de chaque époque.

Le présent article propose un examen de la structure familiale et du mode de vie des enfants canadiens au cours des générations successives, à la lumière des données des recensements de 1901 à 2011 (voir Sources de données, méthodes et définitions). Le recensement offre à la fois une importante série chronologique et une perspective unique pour examiner l’évolution de la situation des enfants au Canada au fil des ans. Quatre périodes caractérisées par des transformations importantes du mode de vie sont à l’étude : le début du 20e siècle, le baby-boom (milieu du 20e siècle), la fin du 20e siècle et le début du 21e siècle. Les résultats montrent que chaque période a ses caractéristiques distinctes, mais ils montrent aussi que certains enjeux souvent considérés comme des phénomènes modernes sont en fait présents depuis de nombreuses décennies. Une version plus complète du présent article, Une diversité qui perdure : le mode de vie des enfants au Canada selon les recensements des 100 dernières années, présente des renseignements supplémentaires.

La première moitié du 20e siècle

Au cours de la première moitié du 20e siècle, le portrait social du Canada s’est complètement métamorphosé. La progression de l’urbanisation et de l’industrialisation, les innovations médicales et sanitaires, la Grande Crise et deux guerres mondiales figurent parmi les facteurs qui ont influencé le quotidien des enfants au sein des familles canadiennes. Les premiers recensements révèlent que, à cette époque de grands changements, bon nombre d’enfants au Canada avaient une enfance fort différente de celle des enfants d’aujourd’hui.

Au tournant du 20e siècle, les familles de recensement (couples avec ou sans enfants ou parents seuls ayant un enfant ou plus) étaient plus enclines à accueillir des personnes autres que les membres de la famille immédiate dans leur foyer. En 1901, 31 %Note1 des ménages avec familles de recensement comptaient des personnes supplémentaires (personnes ne faisant pas partie d’une famille de recensement et/ou autres familles de recensement) comparativement à 9 % en 2011. La plupart de ces membres supplémentaires du ménage en 1901 étaient d’autres personnes apparentées, des chambreurs ou des pensionnaires, ou des employés du « chef de famille »Note2. Souvent, cette diversité des situations familiales découlait du décès d’un ou de plusieurs membres de la famille.

Au début du 20e siècle, la mortalité au sein de la famille était une expérience bien plus fréquente pour les jeunes enfants. En 1921, par exemple, 9 % des enfants de 15 ans et moins avaient vécu le décès d’au moins un parentNote3 (à titre de comparaison, moins de 1 % des enfants âgés de 0 à 14 ans vivaient avec un parent seul veuf en 2011.) La monoparentalité résultait donc souvent du veuvage, et de nombreux enfants restaient avec un parent seul au sein d’une famille monoparentale à cette époque (graphique 1). La proportion d’enfants qui vivaient avec un parent seul était presque aussi élevée en 1931 (12 %) qu’en 1981 (13 %).

graphique 1 de 75-006-x

Description du graphique 1

Certains enfants avaient même perdu leurs deux parents, ce qui les amenait alors à vivre avec d’autres personnes leur étant apparentées ou non. On estime à environ 55 000 le nombre d’enfants de 14 ans et moins qui vivaient avec un tuteur autre que leurs parents en 1901Note4. C’est près du double des enfants du même âge vivant en famille d’accueil en 2011 (29 600)Note5 pour une population trois fois plus nombreuse. La plupart de ces « enfants sous tutelle » vivaient avec un membre de leur famille immédiate ou élargie, comme un grand-parent, une tante, un oncle, une sœur ou un frère aîné.

Le baby-boom

Durant les années suivant immédiatement la Seconde Guerre mondiale (de 1946 à 1965), les hommes et les femmes se mariaient davantage et plus tôt qu’au cours des décennies antérieures. Les femmes commençaient aussi à avoir des enfants plus jeunes, en moyenne, que les cohortes précédentesNote6. Ces changements ont contribué au baby-boom, qui définit cette période de l’histoire du pays.

Ces mouvements démographiques, conjugués à la baisse de la mortalité chez les enfants et les adultes, ont donné lieu à une situation familiale différente pour bon nombre d’enfants nés au milieu du 20e siècle, avec une situation largement axée sur la famille dirigée par deux parents mariés. Ainsi, en 1961, 94 % des 7,8 millions d’enfants au sein des familles de recensement demeuraient avec des parents mariés, la plus forte proportion observée au cours du dernier siècle. Parallèlement, la proportion d’enfants vivant avec un parent seul a atteint un creux de 6 % en 1961, soit la moitié de celle observée 30 ans plus tôt, en 1931 (12 %).

La période du baby-boom s’est aussi caractérisée par des taux de fécondité plus élevés. En 1959, l’indice synthétique de féconditéNote7 a atteint un sommet de 3,9 enfants par femme, soit l’indice le plus élevé enregistré au cours de la période allant de 1926 à 2011Note8. Par conséquent, les enfants représentaient une proportion relativement importante de l’ensemble de la population canadienne pendant les années du baby-boom, comparativement aux décennies précédentes. En 1961, les personnes de 24 ans et moins constituaient près de la moitié (48 %) de la population du Canada, et plus du tiers (34 %) de la population était âgée de 14 ans et moins.

De l’après-baby-boom à la fin du 20e siècle

À la fin des années 1960, certains événements comme la légalisation de la pilule anticonceptionnelle et la participation grandissante des femmes aux études supérieures et à la population active ont contribué au report de la constitution des familles, à la réduction de leur taille et à une plus grande diversité des structures familiales que lors de la période précédente du baby-boom. Les modifications législatives ont aussi contribué à une augmentation du nombre de divorcesNote9. Dans le sillage de ces transformations sociales, la proportion d'enfants vivant avec un parent seul a augmenté, passant d’un creux de 6 % en 1961 à 15 % en 1991.

Cependant, la proportion de familles monoparentales dirigées par un homme a diminué durant ces années. La mortalité maternelle relativement élevée pendant les premières décennies du 20e siècle explique la proportion de pères seuls plus élevée à cette époque que plus tard dans le siècle. À la fin du 20e siècle, la proportion relative d’enfants au sein de familles monoparentales dirigées par un homme avait diminué : elle était passée 28 % en 1941 à 17 % en 1991 (graphique 2)Note10.

graphique 2 de 75-006-x

Description du graphique 2

C’est lors du Recensement de 1981 que les renseignements sur les couples en union libre sont devenus disponibles pour la première fois. À cette époque, toutefois, la proportion d’enfants vivant avec des parents en union libre était relativement faible. En 1981, elle s’établissait à 3 %. En 1991, elle avait augmenté pour atteindre 6 %.

Du 21e siècle à ce jour

Plusieurs changements sociaux amorcés au siècle dernier se sont poursuivis au 21e siècle, une situation qui a influencé le mode vie des enfants. Si la majorité des enfants (65 %) continuaient de vivre avec des parents mariés en 2011, 14 % vivaient avec des parents en union de fait (comparativement à 3 % en 1981 et à 6 % en 1991) et 22 % vivaient avec un parent seul, soit le plus haut pourcentage enregistré depuis que des statistiques comparables sont devenues disponibles (1931).

De plus, les taux de fécondité restaient relativement faibles au début des années 2000. L’indice synthétique de fécondité était de 1,6 enfant par femme en 2011, moins de la moitié de l’indice observé au plus fort du baby-boomNote11. Parallèlement, la proportion de familles nombreuses (comptant au moins trois enfants) a progressivement diminué, passant de 42 % en 1961 à 19 % en 2011 (graphique 3). En revanche, la proportion de familles comptant un ou deux enfants a augmenté au cours de la même période, passant de 29 % à 39 % pour les familles avec un enfant et de 29 % à 43 % pour les familles avec deux enfants. Par conséquent, les personnes âgées de 24 ans et moins représentaient une proportion plus faible de la population totale en 2011 (30 %) que durant le baby-boom (48 % en 1961).

graphique 3 de 75-006-x

Description du graphique 3

La reconnaissance grandissante de la diversité des structures familiales s’est également imposé comme un changement clé du 21e siècle. Si différentes structures familiales, comme les familles recomposées, ont toujours été présentes dans une certaine mesure, ce n’est qu’en 2011 que l’information sur leurs caractéristiques précises est apparue dans le recensement. Ainsi, les enfants vivant avec leurs deux parents pouvaient être considérés comme vivant dans une famille « intacte » (dans laquelle tous les enfants sont les enfants biologiques ou adoptifs des deux conjoints mariés ou des deux partenaires en union libre) ou dans une famille « recomposée » (dans laquelle au moins un enfant est l’enfant biologique ou adoptif d’un seul conjoint marié ou partenaire en union libre).

En 2011, 929 600 enfants, soit 11 % de tous les enfants, vivaient dans une famille recomposée. La proportion d’enfants vivant dans une famille recomposée en 2011 variait selon l’âge (graphique 4), les plus fortes proportions étant observées chez les enfants de 10 à 14 ans et de 15 à 19 ans (12 % dans les deux cas), et la plus faible, chez les enfants de 0 à 4 ans (8 %).

graphique 4 de 75-006-x

Description du graphique 4

Au fur et à mesure que ces concepts plus détaillés et plus variés quant à la structure familiale continueront d’y être mesurés, les prochains recensements pourront suivre l’évolution de la prévalence des modes de vie des enfants dans ces différentes structures familiales. En plus des tendances relatives aux familles mariées, en union libre et monoparentales, le nouveau millénaire se présente jusqu’à maintenant comme une période de croissance considérable de la diversité — et de la mesure — du mode de vie des enfants.

Nora Bohnert est analyste à la Division de la démographie de Statistique Canada. Anne Milan et Heather Lathe sont analystes principales au sein de la même division.

Documents consultés

BURKE, Stacie D.A. 2007. « Transitions in household and family structure: Canada in 1901 and 1991 », Household Counts: Canadian Households and Families in 1901, Part One, publié sous la direction d’Eric W. Sager et Peter Baskerville, Toronto, University of Toronto Press, p. 17 à 58.

DARROCH, Gordon. 2007. « Families, fostering and flying the coop: Lessons in liberal cultural formation, 1871–1901 », Household Counts: Canadian Households and Families in 1901, Part Three, publié sous la direction d’Eric W. Sager et Peter Baskerville, Toronto, University of Toronto Press, p. 197 à 246.

MCQUILLAN, Kevin. 2006. « Conclusion: Family change and the challenge for social policy », Canada’s Changing Families: Implications for Individuals and Society, publié sous la direction de Kevin McQuillan et Zenaida R. Ravanera, Toronto. University of Toronto Press, p. 293 à 306.

MILAN, Anne. 2013. « Fécondité : aperçu, 2009 à 2011 », Rapport sur l'état de la population du Canada, produit no 91–209–X au catalogue de Statistique Canada, Ottawa.

MILAN, Anne, et Nora BOHNERT. 2012. « Portrait des familles et situation des particuliers dans les ménages au Canada », Familles, ménages et état matrimonial, Recensement de la population de 2011, produit no 98–312–X–2011001 au catalogue de Statistique Canada, Ottawa.

MILAN, Anne. 2000. « Les familles : 100 ans de continuité et de changement », Tendances sociales canadiennes, printemps, produit no 11-008-X au catalogue de Statistique Canada.

WARGON, Sylvia T. 1979. L’enfant dans la famille canadienne, produit no 98–810 au catalogue de Statistique Canada, Ottawa, 109 p.

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Sources de données, méthodes et définitions

Les données utilisées dans le présent article proviennent des recensements de la population du Canada de 1901 à 2011. En raison des changements conceptuels survenus au fil du temps, les comparaisons historiques pour les familles de recensement et les enfants au sein des familles de recensement doivent être interprétées avec prudence. Les lecteurs qui voudraient obtenir plus de renseignements sur les données, les concepts et les indicateurs utilisés dans la présente étude sont invités à consulter l’annexe de la version complète de l’article, Une diversité qui perdure : le mode de vie des enfants au Canada selon les recensements des 100 dernières années. La version complète du document propose une analyse plus approfondie des modes de vie et des situations familiales des enfants au cours des 100 dernières années et présente des renseignements sur la mortalité, l’activité sur le marché du travail et la scolarité des enfants au début du 20e siècle.

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Notes

  1. Calculé à partir de Burke (2007).
  2. Dans le Recensement de 1971 et les recensements antérieurs de la population, dans une famille époux-épouse, l’époux, s’il était présent, était automatiquement désigné chef de famille. Dans une famille monoparentale, le père ou la mère était toujours le chef de famille. Dans le Recensement de 1976, le terme « chef de famille » a été éliminé. Voir Wargon (1979).
  3. Recensement du Canada de 1921, vol. III, tableau 31, produit no 98-1921 au catalogue de Statistique Canada.
  4. Voir Darroch (2007).
  5. Voir Milan et Bohnert (2012).
  6. Voir Milan (2000).
  7. L’indice synthétique de fécondité s’entend du nombre d’enfants qu’aurait une femme au cours de sa vie reproductive, si elle connaissait les taux de fécondité par âge observés au cours d’une année civile donnée.
  8. Selon les données observées depuis 1926, à partir des sources suivantes : Statistique Canada (s. d.), Statistique de l’état civil – Base de données sur les naissances, 1926 à 2011 et enquête 3231, Division de la démographie, estimations démographiques.
  9. En 1968, la Loi sur le divorce a instauré le divorce sans égard à la faute pour les personnes séparées depuis trois ans ou plus.
  10. Après avoir atteint un creux de 16 % en 1996, la proportion de familles monoparentales dirigées par un homme a remonté (pour s’élever à 20 % en 2011), mais elle est restée sous les taux observés au début du 20e siècle.
  11. Voir Milan (2013).
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