Lieu des études et succès des immigrants du Canada sur le marché du travail

par Jacques Ewoudou

Sommaire

Contexte

La recherche antérieure suggère que malgré l'accroissement du niveau de scolarité des immigrants, leurs résultats économiques (ratios d'emploi et revenus d'emploi) demeurent loin derrière ceux des non-immigrants ayant des attributs mesurés semblables (pour les études canadiennes, voir par exemple Ferrer et Riddell, 2008; Picot, 2008; Picot, Hou et Coulombe, 2007; Frenette et Morissette, 2003; pour la littérature internationale, voir par exemple Chiswick et Miller (2008; 2009) pour les États-Unis; Liebig (2007) pour l'Australie; Stillman et Maré (2009) pour la Nouvelle-Zélande). La recherche met aussi en évidence l'existence de différences quant à la manière dont les immigrants internationalement instruits évoluent sur les marchés du travail des pays d'accueil (Ibid.).

Ces résultats constituent un casse-tête pour les chercheurs et les responsables de politiques publiques puisque le modèle du capital humain standard introduit par Becker (1964) prédit qu'un niveau d'éducation élevé conduira à une plus grande productivité du travail et à de meilleurs revenus salariaux. Effectivement, les études empiriques disponibles suggèrent une relation strictement positive entre les investissements en éducation et les résultats du marché du travail (pour le Canada, voir par exemple Ferrer et Riddell, 2002; Finnie et Frenette, 2003; Hansen, 2006; pour une revue des études internationales, voir par exemple Psacharopoulos et Patrinos, 2002). Dès le début des années 1980, l'économie canadienne a connu une accélération de changements technologiques, principalement menée par l'informatisation. En retour, cette accélération a généré deux phénomènes opposés sur les marchés du travail du Canada : d'un côté, une diminution significative de la demande de travailleurs peu qualifiés et peu instruits, tandis que de l'autre côté, une forte croissance de la demande de travailleurs hautement qualifiés et hautement instruits (Ehrenberg et Smith, 2002).

À la suite du travail précurseur de Chiswick (1978), un pan de la recherche empirique portant sur l'immigration explique la variation intragroupe des résultats post migratoires sur le marché du travail des immigrants internationalement instruits par des différences de transférabilité internationale des compétences acquises au sein du système d'éducation du pays source. Selon plusieurs auteurs, puisque chaque système éducatif national possède des composantes spécifiquement locales et certaines pouvant être transférables dans d'autres contextes nationaux, le succès d'un immigrant typique internationalement instruit dans son pays d'accueil sera donc déterminé par l'importance relative de ces deux composantes dans son éducation prémigratoire. Autrement dit, les immigrants ayant une formation prête à être transférée internationalement connaîtront rapidement un succès économique dans le pays de destination comparativement à ceux dont la formation est spécifique au pays d'origine ou d'obtention du diplôme.

La présente étude

En s'appuyant sur cette hypothèse, la présente étude examine, d'un point de vue multivarié, si et comment le lieu des études postsecondaires influe sur le succès relatif des travailleurs immigrants dans la force de l'âge sur le marché du travail canadien, c.-à-d. leur statut d'emploi, leurs revenus salariaux ainsi que l'appariement de leur plus haut niveau de scolarité à leur profession, relativement au succès des Canadiens de naissance quant à ses éléments. Afin de procéder, nous : (i) tirons profit des renseignements sur le lieu des études postsecondaires rendus disponibles pour la première fois dans le Recensement de 2006; (ii) restreignons notre population d'intérêt aux personnes de 25 à 64 ans; (iii) mettons l'accent sur les pays d'obtention du plus haut diplôme d'études postsecondaires constituant 95 % de notre population cible, c.-à-d. le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni, les Philippines, l'Inde, la Chine, le Pakistan, la Pologne, la France, la Corée du Sud, la Roumanie, la Région administrative spéciale de Hong Kong, la Fédération de Russie, l'Allemagne et l'Iran; (iv) identifions sept statuts du marché du travail mutuellement exclusifs, c.-à-d. chômeur, personne inactive, travailleur autonome, travailleur sous-qualifié, travailleur adéquatement qualifié, travailleur surqualifié et personne aux études.

Les résultats

Les statistiques descriptives selon le lieu des études postsecondaires révèlent que la majorité de notre population d'intérêt est surqualifiée. Ce résultat n'est pas surprenant puisque la participation aux études postsecondaires au Canada n'a cessé de croitre tout au long des dernières décennies et la politique canadienne d'immigration est devenue plus sélective, c.-à-d. plus focalisée sur les compétences dès le début des années 1980. Nous avons cependant noté que la plupart des immigrants reçus, spécialement les immigrants très récents, ont des taux de surqualification beaucoup plus élevés que ceux des Canadiens de naissance.

À titre d'exemple, plus de la moitié des immigrants très récents qui ont terminé leur plus haut niveau d'éducation postsecondaire aux Philippines (58 %) ou en Inde (53 %) sont des travailleurs dits surqualifiés relativement à leur profession, comparativement à 41 % des Canadiens de naissance. Nous soutenons que cette tendance pourrait refléter, du moins en partie, les changements additionnels qui ont été apportés à la politique de sélection au début des années 2000 afin de permettre aux candidats à l'immigration permanente de la catégorie  des travailleurs qualifiés de recevoir 40 % des points requis pour l'acceptation au Canada grâce à leurs titres scolaires. De simples statistiques descriptives sur les revenus d'emploi selon le pays d'éducation postsecondaire et la cohorte d'immigration indiquent que les Canadiens de naissance possèdent, en moyenne, des revenus salariaux élevés. Ces personnes ont de meilleurs revenus que ceux de la quasi-totalité des immigrants, et leurs revenus sont de loin supérieurs à ceux des immigrants ayant obtenu un certificat, diplôme ou grade postsecondaire au Pakistan, en Iran, en Corée du Sud ou dans la Fédération de Russie.

Afin d'ajuster nos résultats descriptifs aux différences potentielles pour les principaux déterminants des perspectives d'emploi et des revenus salariaux, nous avons utilisé une méthodologie statistique qui traite le comportement sur le marché du travail comme un processus endogène. Nous avons aussi pris en considération le biais de sélection lors de l'estimation de l'incidence salariale du lieu des études postsecondaires des immigrants. Toutes choses étant égales par ailleurs, nous avons démontré que, comparativement aux Canadiens de naissance, les immigrants reçus sont moins susceptibles d'être dans la population active, d'être des employés rémunérés ou des travailleurs autonomes. Nos résultats multivariés ont par ailleurs indiqué que le comportement des immigrants sur le marché du travail est déterminé par le lieu d'obtention de leur plus haut niveau d'éducation postsecondaire. Comparativement aux Canadiens de naissance par exemple, les immigrants très récents qui ont terminé leurs études postsecondaires au Pakistan et en Corée du Sud ont été respectivement 27 % et 22 % plus susceptibles d'être inactifs. Inversement, ceux qui ont reçu leur plus haut diplôme postsecondaire aux Philippines (+3 %), en Inde (+7 %) ou dans la Fédération de Russie (+6 %) on été en moyenne, seulement légèrement plus susceptibles que les Canadiens de naissance de devenir inactifs.

Les résultats de l'analyse indiquent qu'en absence d'une éducation postsecondaire canadienne, les immigrants hautement instruits ne bénéficient pas tous de leur durée de résidence permanente. Comparativement aux Canadiens de naissance par exemple, les immigrants qui ont terminé leur plus haut niveau d'éducation postsecondaire au Pakistan ou en Corée du Sud sont plus susceptibles d'être inactifs et moins susceptibles de travailler dans le secteur salarial, même après un établissement au Canada de façon permanente depuis au moins une décennie.

Par contre, les immigrants établis qui ont achevé leurs études postsecondaires aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en France ont, en moyenne, la même probabilité que les Canadiens de naissance d'être des travailleurs sous-qualifiés ou des travailleurs autonomes. Cette dernière tendance est aussi présente pour les immigrants établis dont le plus haut niveau d'éducation postsecondaire a été terminé au Canada.

Nous avons aussi trouvé que le Canadien de naissance adulte moyen avec des études postsecondaires est susceptible d'avoir un avantage salarial sur son homologue immigrant et la magnitude de cet avantage dépendrait du lieu d'obtention du plus haut diplôme postsecondaire et de la cohorte d'immigration. À titre d'exemple, un Canadien de naissance adulte détenant une éducation postsecondaire et âgé de 25 à 64 ans, est susceptible de gagner 62 % de plus qu'un immigrant très récent qui a terminé ses études postsecondaires au Pakistan ou dans la Fédération de Russie. Par contre, les écarts salariaux entre les Canadiens de naissance et les immigrants très récents qui ont terminé leurs études postsecondaires au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni sont respectivement de 32 %, de 30 % et de 25 %. Une analyse de la sensibilité de nos résultats au biais du statut d'immigration et à celui du groupe de comparaison optimal offre des conclusions similaires à celles présentées ci-dessus, tout comme l'analyse par pays d'obtention du diplôme d'études postsecondaires conduite à l'annexe 11.5 à la fin du présent rapport. Cette analyse conclut que les immigrants hautement instruits, comparativement aux Canadiens de naissance à attributs mesurés semblables, sont plus susceptibles d'expérimenter un désavantage salarial dont l'importance varierait avec le pays d'obtention du diplôme et la durée de résidence au Canada.

Les répercussions

Ferrer et Riddell (2008) ont conclu que plusieurs employeurs désirant recruter de nouveaux travailleurs pourraient utiliser la provenance des compétences acquises par le système éducatif comme un mécanisme de triage des niveaux de compétences observés parce que les renseignements relatifs à la productivité des immigrants internationalement instruits sont généralement coûteux à obtenir, surtout lorsqu'ils entrent pour la première fois sur les marchés du travail du Canada. À partir de cette hypothèse nulle et à la lumière de tous nos résultats, nous soutenons qu'un employeur canadien typique qui se servirait du niveau de scolarité pour trier les participants au marché du travail selon le niveau de productivité potentielle pourrait attacher une valeur économique plus élevée aux titres scolaires issus des pays linguistiquement, économiquement et socioculturellement similaires au Canada. Inversement, un tel employeur pourrait sous-évaluer les titres scolaires en provenance d'autres pays, spécialement de la Chine, du Pakistan, de la Corée du Sud, de la Fédération de Russie et de l'Iran. Autrement dit, l'employeur éventuel moyen pourrait ne pas très bien comprendre les répercussions des compétences postsecondaires pakistanaises, russes, chinoises ou sud-coréennes sur la productivité des participants au marché du travail, et de ce fait, il ne serait pas en position de les évaluer.

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