Le gradient social de santé s’entend du lien constant qui existe entre la situation socioéconomique et la santé, selon lequel un statut socioéconomique (SSE) élevé est associé à un meilleur état de santé, et ce pour toute une gamme de résultats en matière de santé1-4 . Toutefois, le gradient social de poids corporel (indice de masse corporelle [IMC], obésité) dévie du profil habituel. En effet, il fait voir des différences entre les sexes, comme, par exemple, l’association inverse plus prononcée chez les femmes5 entre le statut socioéconomique et l’IMC (plus le SSE est favorable, moins l’IMC est élevé). D’autres différences se dégagent selon l’indicateur de la situation socioéconomique. Par exemple, des données tirées d’études canadiennes récentes révèlent une association positive entre le poids et le revenu chez les hommes. Ainsi, chez ces derniers, mais non chez les femmes, un revenu élevé correspond à une probabilité accrue de faire de l’embonpoint ou d’être obèse. En outre, ces données indiquent une association inverse entre le niveau de scolarité et l’embonpoint/obésité chez les femmes et – de façon moins cohérente – chez les hommes6-8 .
Plusieurs études ont eu pour objet d’examiner les médiateurs de l’association entre la situation socioéconomique et l’IMC/obésité7,9,10 . En général, elles portent sur une gamme limitée de comportements liés à la santé qui présentent des liens biologiques plausibles avec le poids, comme l’alimentation, l’activité physique et le tabagisme. Selon l’une de ces études, les femmes ayant un statut socioéconomique élevé déclarent une plus grande activité physique et une consommation plus importante de fruits et légumes, facteurs qui expliquent en partie leur risque plus faible d’obésité7 . D’autres études ont montré que, par rapport à leurs homologues dont le revenu est moins important, les hommes ayant un revenu élevé ont une probabilité réduite de fumer9 tout en déclarant être physiquement moins actifs7 , ce qui aide à expliquer leur risque d’obésité plus grand. Par ailleurs, une étude longitudinale a révélé que l’association entre la classe sociale durant l’enfance et l’obésité à l’âge adulte n’est pas atténuée par les comportements influant sur la santé adoptés à l’âge adulte (par exemple, tabagisme, alimentation, activité physique)11 .
Pour compléter ces études, nous examinons dans la présente analyse l’association entre la situation socioéconomique (revenu personnel, niveau de scolarité) et une gamme élargie d’activités (habitudes quotidiennes globales ou modes de vie), ainsi que les incidences de cette association sur le gradient social signalé dans d’autres études. La période au cours de laquelle la prévalence de l’obésité a augmenté sensiblement au Canada6 a été le cadre d’une évolution sociale que ne reflètent pas nécessairement les mesures d’un nombre limité de comportements influant sur la santé. Au cours des dernières décennies, nous avons vu changer la composition de la population (par exemple, certains adultes prennent maintenant soin de leurs enfants ainsi que de leurs parents âgés), l’accès aux technologies et leur utilisation (par exemple, l’omniprésence des ordinateurs), les rôles des hommes et des femmes (par exemple, la participation croissante des femmes au marché du travail), ainsi que la taille et la structure des villes (par exemple, temps consacré aux déplacements, habituellement en voiture)12,13 . L’hypothèse selon laquelle ces tendances influent sur le gradient social de poids corporel semble plausible et nous nous proposons de l’examiner ici au moyen de données sur l’emploi du temps.
Notre approche va dans le sens d’une vision sociologique du mode de vie14 qui inclut les choix quotidiens faits par les individus dans un contexte de contraintes sociales, culturelles et économiques. Le poids corporel est un exemple de l’inégalité entre les classes qui pourrait être le reflet de ces processus quotidiens. Le cadre théorique de Bourdieu et, en particulier, son concept d’habitus15-18 , convient bien pour étudier l’intersection de la classe sociale et du mode de vie en ce qui a trait au poids corporel. L’habitus s’entend de l’incarnation des structures sociales dans les individus de sorte que le corps (apparence, style, affinité comportementale, etc .) devient une métaphore sociale du statut. Dans ce cadre, la notion de classe comprend plusieurs dimensions de la position sociale d’un individu, dont le capital économique (revenu, richesse), le capital culturel (le niveau de scolarité ou d’expérience et les dispositions connexes) et le capital social (ressources dérivées des relations sociales et de l’engagement social)17,19 . Ces formes de capital peuvent acquérir une valeur symbolique si la société leur reconnaît un prestige ou une légitimité.
Les nuances observées en ce qui concerne le gradient social de poids (variations selon le sexe et selon les indicateurs de la situation socioéconomique) ne reflètent sans doute pas simplement les circonstances économiques (par exemple, avoir les moyens d’acheter des aliments nourrissants)20,21 , mais aussi les dimensions sociales (par exemple, les incidences de l’engagement social et des liens sociaux sur l’apparence et le poids)22 , les dimensions culturelles (par exemple, une affinité pour des normes particulières de poids/santé; un sentiment de maîtrise / prise en charge de sa destinée)23,24 et les dimensions symboliques (par exemple, les attributs corporels qui sont socialement désirables, lesquels diffèrent pour l’homme et la femme)8 . La façon dont les gens passent leur temps reflète ces processus et ces formes de capital. En examinant les données sur l’emploi du temps, il est possible d’explorer un large éventail d’activités, telles que le temps consacré au travail rémunéré, à la lecture, aux événements culturels et aux activités civiques ou bénévoles. Ces activités peuvent refléter le capital économique, culturel et social d’une personne, et/ou y contribuer. En outre, elles peuvent être liées au poids corporel de diverses façons (tableau A en annexe), soit directement par un accroissement de l’apport calorique ou une diminution de l’effort physique, soit indirectement suivant des voies telles que les normes sociales qui favorisent une apparence particulière ou un ensemble de valeurs en ce qui concerne le poids25-27 . Les activités quotidiennes peuvent aussi être associées au poids selon des voies biologiques. Ainsi, les fluctuations dans la sécrétion d’hormone thyroїdo‑stimulante, qui accompagnent le manque de sommeil, peuvent entraîner un gain de poids29 . L’activation de l’axe hypothalamo‑hypophyso‑surrénalien et du système nerveux sympathique en réponse au stress psychosocial, comme celui vécu par les personnes de faible statut socioéconomique30 , peut aussi entraîner un gain de poids31 . Ces voies directes et indirectes entre le mode de vie et le poids ne sont pas mutuellement exclusives, et la liste présentée ici n’est pas exhaustive.
Le but de la présente étude est d’examiner les variations du temps consacré à certaines activités, en fonction de deux indicateurs classiques de la situation socioéconomique, à savoir le revenu personnel et le niveau de scolarité. Bien que les données utlisées ne contiennent pas d’information sur le poids corporel, elles présentent des avantages appréciables, dont 1) la possibilité d’étudier une gamme beaucoup plus vaste d’activités quotidiennes par rapport aux autres études du même sujet et 2) l’utilisation de mesures plus fiables que celles issues d’autres formes d’autodéclaration pour évaluer les comportements32,33 . Les résultats sont interprétés en se référant aux données sur le gradient social de poids publiées dans le cadre d’autres études canadiennes (tableau explicatif). En particulier, l’étude vise à cerner les modes de vie qui permettront peut-être de mieux saisir l’association inverse entre le niveau de scolarité et l’IMC/obésité observée de façon systématique chez les femmes et l’association inverse, mais moins constante, chez les hommes, ainsi que l’association entre le revenu et l’IMC/obésité qui, selon des études canadiennes récentes, est positive chez les hommes et curvilinéaire (peut‑être en transition) chez les femmes.
Les données sont tirées des fichiers à grande diffusion de l’Enquête sociale générale de Statistique Canada, une enquête téléphonique transversale qui a été réalisée presque chaque année depuis 1985. Elle est décrite plus en détail à l’adresse www.statcan.gc.ca. Brièvement, elle vise la population à domicile de 15 ans et plus des dix provinces, à l’exception des habitants des territoires et des personnes vivant à temps plein en établissement. Les participants ont été sélectionnés à l’aide de la méthode de la composition aléatoire, selon un plan d’échantillonnage par grappes stratifié.
L’étude couvre les personnes en âge de travailler (25 à 64 ans) qui ont participé aux cycles 2 (1986) et 19 (2005) de l’enquête, dont la thématique principale était l’emploi du temps.
Le revenu personnel et le plus haut niveau de scolarité atteint ont servi d’indicateurs de la situation socioéconomique. Le revenu personnel, corrigé de l’inflation à l’aide du calculateur en ligne de la Banque du Canada, a été réparti en trois catégories, de taille aussi égale que possible entre les deux cycles. On a créé des catégories distinctes pour les hommes et pour les femmes, afin de refléter leurs répartitions du revenu respectives (le revenu des femmes était plus faible que celui des hommes, particulièrement en 1986). Les tranches de revenu pour les hommes sont : de 0 $ à 18 363 $ en 1986, et de 0 $ à 29 999 $ en 2005 (tranche inférieure), de 18 364 $ à 30 605 $ en 1986, et de 30 000 $ à 49 999 $ en 2005 (tranche du milieu) et 30 606 $ et plus en 1986, et 50 000 $ et plus en 2005 (tranche supérieure). Pour les femmes, les trois tranches de revenu sont : de 0 $ à 6 120 $ en 1986, et de 0 $ à 9 999 $ en 2005 (tranche inférieure), de 6 121 $ à 18 363 $ en 1986, et de 10 000 $ à 29 999 $ en 2005 (tranche du milieu) et 18 364 $ et plus en 1986 et 30 000 $ et plus en 2005 (tranche supérieure).
On a défini deux catégories de niveau de scolarité : diplôme universitaire (baccalauréat ou supérieur) et pas de diplôme universitaire. On aurait pu également recourir à une ventilation en cinq catégories, mais les principaux résultats sont reflétés dans la répartition par dichotomie (diplôme universitaire / pas de diplôme universitaire).
Pour 1986, l’échantillon de base comprenait 6 705 personnes de 25 à 64 ans, parmi lesquelles 6 584 (98,2 %) ont fourni des données sur l’emploi du temps (n=3 007 hommes et n=3 577 femmes). Les données sur le revenu manquaient pour 731 hommes (24,3 %) et 815 femmes (22,8 %). Les hommes pour lesquels manquaient ces données consacraient (p < 0,05) plus de temps au travail rémunéré et aux soins personnels, et moins de temps aux travaux ménagers et à la préparation des repas / prise de repas à la maison, comparativement aux hommes pour lesquels les données sur le revenu étaient complètes. Les femmes pour lesquelles manquaient ces données consacraient (p < 0,05) plus de temps à dormir et moins de temps à s’occuper des autres ainsi qu’à entretenir des relations sociales que ne le faisaient leurs homologues présentant des données complètes. Les données sur le niveau de scolarité manquaient pour 34 hommes (1,1 %).
L’échantillon de 2005 était formé de 13 519 personnes de 25 à 64 ans qui avaient toutes fourni des données sur l’emploi du temps (n=6 006 hommes et n=7 513 femmes). Les données sur le revenu manquaient pour 1 174 hommes (19,5 %) et 1 661 femmes (22,1 %). Les hommes pour lesquels elles manquaient consacraient plus de temps aux activités personnelles, au sommeil et à d’autres activités, et moins de temps aux travaux ménagers, à la préparation des repas / prise de repas à la maison, aux soins d’autres personnes et aux activités civiques/bénévoles que ne le faisaient les hommes pour lesquels ces données étaient complètes (p < 0,05). Les femmes pour lesquelles manquaient ces données consacraient plus de temps à la préparation des repas / prise de repas à la maison qu’aux soins personnels et au sommeil, et moins de temps aux déplacements pour le travail et à la prise de repas au restaurant et aux divertissements que les femmes pour lesquelles ces données étaient complètes (p < 0,05). Les données sur le niveau de scolarité manquaient pour 68 hommes (1,1 %) et 76 femmes (1,0 %). Les personnes pour lesquelles des données manquaient ont été exclues des analyses portant sur le revenu et sur le niveau de scolarité.
Le temps (en minutes) consacré à diverses activités provient d’un journal personnel de l’emploi du temps (détails à l’adresse www.statcan.gc.ca) où l’on avait demandé aux participants à l’enquête de consigner leurs activités quotidiennes consécutives pendant 24 heures, pour une période de référence déterminée, commençant à 4 heures du matin. Ils devaient y indiquer les principales activités pratiquées ainsi que l’heure au moment de commencer et de terminer celles-ci. On a tenu compte des sept jours de la semaine en les leur attribuant de façon aléatoire. Le codage des renseignements a été effectué à Statistique Canada (n=99 codes en 1986 et n=182 codes en 2005, où un code correspond à une activité précise). En se basant sur les tableaux des concordances entre les cycles d’enquête, on a établi 17 groupes de codes comparables pour 1986 et 2005 (tableau A en annexe). En moyenne, ceux-ci rendent compte de 92,7 % de la période de 24 heures en 1986 et de 94,8 % de celle de 2005. Le temps restant – 7,3 % en 1986 et 5,2 % en 2005 – rend compte soit des périodes pour lesquelles aucune activité n’a été déclarée, soit des codes pour lesquels deux activités d’intérêt ou plus ont été regroupées en une seule (par exemple, « autres activités liées aux médias et aux communications » contenait des éléments de la catégorie « ordinateur et télévision » et de la catégorie « activités de loisir plus passives », que nous examinons ici séparément). La diversité des activités s’est accrue au cours de la période de 20 ans étudiée. Par conséquent, les groupements pour 1986 et 2005 ne sont pas identiques mais juste assez comparables pour quand même permettre de tenir compte de l’évolution réelle dans les emplois du temps.
Comme les variables d’emploi du temps étaient fortement asymétriques (asymétrie positive avec un grand nombre de valeurs nulles), nous avons utilisé comme référence une régression logistique binaire où la dépense de temps était nulle. Fait exception le sommeil, pour lequel la catégorie de référence est le tercile inférieur de la distribution des dépenses de temps. Nous avons également exécuté une régression logistique multinominale dans laquelle l’emploi du temps était représenté comme une variable à trois et à quatre catégories, mais le résultat binaire reflétait les principales constatations. Pour chaque groupe d’activités, nous avons d’abord fait la régression de la dépense de temps (nulle, non nulle) en fonction du sexe, puis en fonction du revenu personnel et du niveau de scolarité (dans le même modèle) pour chaque groupe d’activités, stratifié selon le sexe. (Bien que nous ayons examiné trois catégories de revenu personnel, pour faciliter l’exposé, nous présentons les comparaisons entre les catégories de revenu inférieur et supérieur.) Nous avons utilisé le logiciel Stat/IC version 10.1. Les poids d’échantillonnage appropriés ont été appliqués dans toutes les analyses, conformément aux lignes directrices du Guide de l’utilisateur de l’Enquête sociale général.
Les données sur l’emploi du temps des hommes et des femmes en 1986 et en 2005 donnent une idée générale de l’évolution du mode de vie au cours des deux décennies (tableau 1). Comme les catégories d’emploi du temps dans les deux enquêtes ne sont pas identiques, il n’a pas été possible d’effectuer des tests de signification statistique entre enquêtes. Nous avons plutôt examiné la variation au cours du temps en nous basant sur une variation arbitraire de 25 %.
Chez les hommes, la dépense quotidienne moyenne de temps a augmenté pour les travaux ménagers (de 8 à 65 minutes), la préparation des repas / prise de repas à la maison (de 17 à 27 minutes), les soins prodigués aux autres (de 19 à 24 minutes), les activités civiques/bénévoles (de 13 à 19 minutes) et les activités physiques durant les loisirs (de 19 à 28 minutes). Le temps moyen qu’ils consacraient à l’école / aux études a diminué (de 14 à 10 minutes), de même que celui consacré à la lecture (de 26 à 16 minutes). Enfin, le temps qu’ils consacraient au travail rémunéré et aux déplacements quotidiens n’a pas beaucoup varié, passant de 305 à 316 minutes dans le premier cas et de 30 à 33 minutes dans le deuxième.
Au cours de la même période, les femmes ont vu croître le temps moyen qu’elles consacraient au travail rémunéré (de 157 à 210 minutes), aux déplacements quotidiens (de 15 à 22 minutes) et aux activités physiques durant les loisirs (de 10 à 23 minutes). Le temps moyen qu’elles consacraient à la préparation des repas / prise des repas à la maison a diminué (de 84 à 57 minutes), de même que le temps consacré aux loisirs plus passifs (de 43 à 22 minutes).
Malgré les variations importantes du temps consacré à des activités particulières relevées au cours de la période de 20 ans, les différences entre les hommes et les femmes persistent (tableau 2). Tant en 1986 qu’en 2005, les femmes étaient significativement moins susceptibles que les hommes de consacrer du temps au travail rémunéré, aux déplacements aller-retour pour le travail, à la consommation de repas au restaurant et à l’écoute de la télévision ou à l’utilisation d’un ordinateur. Elles étaient plus susceptibles que les hommes de consacrer du temps aux travaux ménagers, à la préparation des repas et à la consommation de repas à la maison, aux emplettes et aux services, à s’occuper des autres, aux activités civiques ou bénévoles, à l’école ou aux études, aux activités personnelles, au sommeil, aux rapports sociaux et aux activités de loisirs plus passives.
Si en 1986, les femmes étaient proportionnellement moins nombreuses que les hommes à déclarer des activités physiques durant les loisirs, en 2005, la différence n’était plus significative. En outre, cette année‑là, les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de passer du temps à lire, différence qui n’avait pas été observée en 1986.
Les résultats de la régression logistique binaire révèlent plusieurs associations constantes entre l’emploi du temps des hommes et leur revenu ainsi que leur niveau de scolarité (tableau 3). Tant en 1986 qu’en 2005, après avoir tenu compte des effets du niveau de scolarité, les hommes ayant un revenu élevé étaient plus susceptibles que leurs homologues ayant un revenu inférieur de consacrer du temps au travail rémunéré, aux déplacements pour le travail, à la consommation de repas au restaurant et aux divertissements à l’extérieur du foyer, et moins susceptibles de consacrer du temps au sommeil. Par exemple, la cote exprimant la possibilité que les hommes ayant un revenu élevé consacrent du temps au travail rémunéré et aux déplacements pour le travail était plus de trois fois et demie plus élevée que pour les hommes dont le revenu était plus faible en 1986 et plus de deux fois et demie plus élevée en 2005. Pour les deux années, la cote exprimant la possibilité que les hommes ayant un revenu élevé mangent au restaurant était deux fois plus élevée que pour ceux ayant un faible revenu. Le temps passé devant la télévision ou à l’ordinateur était associé négativement au niveau de scolarité en 1986 et au revenu en 2005. L’activité physique n’était pas associée au revenu ni au niveau de scolarité chez les hommes en 1986, mais était associée positivement au niveau de scolarité en 2005.
Des éléments de cohérence au cours de la période de 20 ans sont également évidents chez les femmes (tableau 3). En 1986 et en 2005, les femmes ayant un revenu élevé étaient significativement plus susceptibles que celles ayant un faible revenu de consacrer du temps au travail rémunéré, aux déplacements pour le travail, à la consommation de repas au restaurant et aux activités personnelles, et moins susceptibles de consacrer du temps au sommeil, aux travaux ménagers, à la consommation de repas à la maison et aux relations sociales, une fois pris en compte l’effet du niveau de scolarité. Ainsi, en 1986, la cote exprimant la possibilité que les femmes ayant un revenu élevé consacrent du temps au travail rémunéré était 12 fois plus élevée que pour celles ayant un faible revenu; en 2005, elle était 8 fois plus élevée. De même, la cote exprimant la possibilité de se déplacer pour le travail était 15 fois plus élevée en 1986 pour les femmes dont le revenu était élevé que pour celles dont le revenu était faible; en 2005, elle était environ 9 fois plus élevée. En outre, la cote exprimant la possibilité que les femmes ayant un revenu élevé mangent au restaurant était 6 fois plus élevée en 1986 et 4 fois plus élevée en 2005 que pour les femmes ayant un faible revenu. Pour les deux années, la cote exprimant la possibilité que les femmes passent du temps à s’occuper d’autres personnes était associée positivement au niveau de scolarité et négativement au revenu. La cote exprimant la possibilité que les femmes passent du temps à lire était associée positivement au niveau de scolarité (mais non au revenu) en 1986 et en 2005. Celle exprimant la possibilité qu’elles écoutent la télévision ou utilisent un ordinateur était associée négativement au revenu en 1986 ainsi qu’en 2005, et au niveau de scolarité en 2005. Consacrer du temps à des activités physiques durant les loisirs était associé négativement au revenu en 1986, mais positivement au niveau de scolarité en 2005.
La présente analyse porte sur la façon dont les hommes et les femmes employaient leur temps en 1986 et en 2005, selon le revenu personnel et le niveau de scolarité, afin de dégager les profils de mode de vie qui permettront peut-être de mieux comprendre le gradient social de poids corporel.
Une comparaison des données de 1986 et de 2005 révèle que les différences d’emploi du temps entre les hommes et les femmes ont été quelque peu atténuées par les changements survenus au cours du temps. Par exemple, même si en 2005 les hommes consacraient toujours plus de temps que les femmes au travail rémunéré et aux déplacements aller-retour pour le travail, les femmes y consacraient déjà beaucoup plus de temps qu’en 1986. Et bien que les femmes passaient toujours plus de temps que les hommes à s’occuper de tâches domestiques en 2005, les hommes, quant à eux, y consacraient relativement plus de temps. Ces résultats sont en harmonie avec ceux d’autres études selon lesquelles l’écart entre les sexes associé au travail domestique (non rémunéré) par opposition au travail rémunéré, malgré qu’il persiste, est peut-être en train de se resserrer34,35 . Les différences selon le sexe dans la prévalence de l’obésité au Canada ont également diminué au cours des 15 à 20 dernières années28 . La question de savoir s’il existe une relation causale entre ces tendances pourra faire l’objet d’autres travaux de recherche.
Dans l’ensemble, le temps consacré aux activités physiques durant les loisirs a augmenté chez les personnes des deux sexes de 1986 à 2005, ce qui concorde avec les résultats d’autres études36,37 . Cette observation semble aller à l’encontre de l’accroissement récent de la prévalence de l’obésité6 . Néanmoins, les auteurs d’autres études reconnaissent le caractère ambigu de l’association29 , faisant remarquer, par exemple, que l’activité physique durant les loisirs ne compte que pour une partie de la dépense énergétique globale38 .
D’autres facteurs qui pourraient, de façon plausible, contribuer à la tendance à la hausse de la prévalence de l’obésité sont l’accroissement du nombre de repas pris au restaurant (dont l’apport calorique a tendance à être plus élevé que celui des repas préparés à la maison39 ) et une diminution du temps consacré au sommeil29 . Les données sur l’emploi du temps de l’Enquête sociale générale sur lesquelles porte la présente étude ne révèlent toutefois pas ce genre de tendance pour l’échantillon dans son ensemble, non plus qu’une analyse antérieure de ces données axée spécifiquement sur le sommeil40 . Il est possible que des changements soient survenus dans les comportements, mais que les méthodes utilisées dans la présente analyse n’aient pas permis de les déceler. Il est également possible que les tendances observées au niveau de ces activités selon les caractéristiques socioéconomiques soient plus importantes que celles obtenues pour l’échantillon dans son ensemble.
En fait, les résultats de la régression logistique binaire utilisés dans la présente analyse donnent du poids à cette possibilité. Les deux années, les hommes ayant un revenu élevé étaient plus susceptibles que ceux dont le revenu était plus faible de consacrer du temps au travail rémunéré, aux déplacements pour le travail et aux repas pris au restaurant, et moins susceptible d’en consacrer au sommeil. Ce profil d’emploi du temps chez les hommes ayant un revenu élevé pourrait expliquer partiellement l’association positive entre le revenu et l’IMC constatée chez les hommes au Canada6,13,17,28 . De telles activités pourraient favoriser le gain de poids à cause de compromis dans l’emploi du temps41 (par exemple, plus le temps passé à travailler est long, moins il reste de temps pour l’activité physique), d’un apport calorique plus important (si les repas préparés à la maison sont remplacés par des repas au restaurant) et de voies biologiques associées à la réduction du sommeil. Au regard du concept d’habitus de Bourdieu, une plus forte corpulence chez un homme dont le revenu est élevé pourrait être le reflet d’un éventail de voies biocomportementales et sociales, y compris un mode de vie où les activités hors du foyer prédominent et une société qui accorde de la valeur à la prestance physique chez un homme.
Le profil d’emploi du temps qui se dégage pour les femmes ayant un revenu élevé est semblable à celui observé chez leurs homologues masculins en ce qui concerne le travail rémunéré, les déplacements pour le travail, les repas au restaurant et le sommeil. Cependant, contrairement à l’association positive entre le revenu et l’obésité chez les hommes, cette association semble être curvilinéaire chez les femmes6,7 . Si le mode de vie lié à un revenu élevé favorise effectivement le gain de poids chez les hommes, pourquoi et comment les femmes en sont‑elles à l’abri?
La réponse pourrait tenir aux différences entre les sexes concernant les caractéristiques physiques jugées désirables8 . La présente analyse étant fondée sur le revenu personnel (plutôt que sur celui du ménage), on peut s’attendre à ce que les femmes de l’échantillon dont le revenu est élevé travaillent principalement hors du foyer. Comparativement à d’autres, elles sont peut-être exposées à des normes différentes en ce qui a trait au poids, notamment la promotion implicite ou explicite de la minceur25,26 . Si ces effets normatifs ont le sens opposé à celui qu’ils ont chez les hommes8 , cela pourrait expliquer en partie pourquoi un profil de mode de vie comparable produit des résultats différents en matière de poids chez les hommes et chez les femmes ayant un revenu élevé. En outre, les données sur l’emploi du temps montrent que les femmes ayant un revenu élevé sont plus susceptibles que leurs homologues à revenu plus faible de consacrer du temps aux activités personnelles (par exemple, repos/relaxation et soins du corps), différence qui n’a pas été observée de manière constante chez les hommes. Il se peut que le temps consacré à ces activités témoigne d’un plus grand souci pour l’apparence.
Tant chez les hommes que chez les femmes, le niveau de scolarité est associé positivement à l’activité physique durant les loisirs (en 2005) et à la lecture (les deux années). L’activité physique est en harmonie avec la prévalence plus faible de l’obésité observée chez les hommes et les femmes dont le niveau de scolarité est élevé, et pourrait même y contribuer6,8 . Le fait que ces associations étaient mieux définies en 2005 qu’en 1986 fait écho aux données récentes qui indiquent un écart croissant entre les niveaux d’activité physique selon le niveau de scolarité42 et, bien que la lecture soit une activité passive, elle pourrait prédisposer moins au gain de poids que d’autres loisirs sédentaires43 . Dans le cadre du concept de l’habitus de Boudrieu, le portrait de l’adulte instruit qui se dégage de ces résultats est celui d’une personne pour laquelle un corps mince reflète vraisemblablement un éventail de voies biologiques, comportementales, psychologiques et sociales. Ces voies pourraient comprendre un mode de vie caractérisé par la poursuite d’activités physiques et d’activités éducatives et culturelles, ainsi que le sentiment de maîtrise et de prise en charge de sa destinée qui en résulte. Cela, à son tour, pourrait accroître le désir et la capacité d’arriver à un état de bien‑être et à un poids‑santé dans un milieu social qui, surtout chez les femmes, valorise la minceur.
La principale limite de l’étude tient à l’absence de données sur le poids corporel aux cycles de 1986 et de 2005 de l’Enquête sociale générale. Néanmoins, l’enquête offre d’autres avantages, dont la possibilité d’étudier une gamme beaucoup plus vaste d’activités quotidiennes que celles sur lesquelles ont porté les études antérieures, et l’utilisation de mesures plus fiables que celles issues d’autres autodéclarations pour l’évaluation des comportements32,33 .
L’étude est axée sur les individus, ce qui va à l’encontre des recommandations voulant que le ménage soit l’unité choisie dans les analyses sur l’emploi du temps34,44 . Néanmoins, les résultats sont comparables à ceux publiés pour les familles comptant deux soutiens34 , ce qui semble en renforcer la validité.
Les données sur l’emploi du temps sur lesquelles repose l’analyse constituent un point de départ pour une exploration holiste des facteurs classe sociale, mode de vie et poids, et illustrent les avantages d’adopter une perspective plus générale du mode de vie dans la recherche sur les déterminants sociaux des résultats en matière de santé. Les profils d’emploi du temps qui s’en dégagent fournissent une explication plausible du gradient social d’obésité signalé dans d’autres études canadiennes. Les résultats illustrent les avantages d’examiner une gamme moins restreinte de comportements ayant une incidence sur la santé, notamment une meilleure compréhension des déterminants sociaux du poids et de la santé, grâce à des mesures plus générales des habitudes quotidiennes.
Les travaux de Lindsay McLaren sont financés par une bourse de chercheur en santé de la population et par une subvention d’établissement de l’Alberta Heritage Foundation for Medical Research.