James R. Dunn
Titulaire de la chaire en santé publique appliquée des IRSC et de l’ASPC;
Professeur associé, Département de la santé, du vieillissement et de la société de l’Université McMaster;
Scientifique, Centre for Research on Inner City Health, St. Michael’s Hospital;
Boursier, programme Sociétés réussies, Institut canadien de recherches avancées;
Rédacteur en chef délégué, Journal of Epidemiology & Community Health
Je me rappelle très bien qu’en 1992, alors que j’entreprenais mes recherches sur les inégalités en matière de santé, ce domaine était tout à fait à la périphérie des recherches en santé au Canada; les données, les études et les articles sur ce sujet étaient rares. Le nouvel Institut canadien de recherches avancées avait produit plusieurs documents de travail qui tâchaient de faire la synthèse des résultats de recherches menées principalement aux États‑Unis, au Royaume‑Uni et en Scandinavie, mais, mis à part l’étude de Michael Wolfson portant sur la relation entre les revenus de carrière et la probabilité de décès chez les fonctionnaires canadiens retraités (le profil affichait le même gradient social que celui révélé par les études menées à l’extérieur du Canada), seul un petit nombre de travaux de recherche portaient sur les inégalités en matière de santé au Canada. La situation est certes très différente aujourd’hui.
Au milieu des années 1990, les termes « santé de la population » et « inégalités en matière de santé » étaient d’usage beaucoup plus répandu dans les exposés faits aux conférences et dans un nombre croissant de publications, non sans susciter de controverse, cependant. Les tenants de la promotion de la santé soutenaient avec raison que les inégalités en matière de santé étaient déjà une source d’inquiétude dans ce domaine. (En fait, la promotion de la santé portait sur les iniquités en matière de santé, mais cette question n’a jamais pu être dissociée complètement de celle de la modification des comportements influant sur la santé.)
Vers la même époque, Statistique Canada a mené le premier cycle de l’Enquête nationale sur la santé de la population et lancé l’Initiative de démocratisation des données, deux grands tournants. Avant l’Initiative de démocratisation des données, il était difficile pour les chercheurs à l’extérieur de Statistique Canada d’avoir accès à des données puissantes aux fins de recherches sur les inégalités en matière de santé. Peu après le lancement de cette initiative et la diffusion de versions publiques des résultats d’enquêtes importantes (du moins aux établissements de recherche universitaire), les Centres de données de recherche de Statistique Canada ont été créés. Ils ont évolué depuis et offrent maintenant aux chercheurs universitaires un accès généralisé à leurs données. D’autres établissements qui détiennent des données administratives sur les soins de santé emboîtent le pas en élargissant l’accès à leurs données, notamment en Colombie‑Britannique, avec la création de la plate‑forme de données sur la santé, et en Ontario, où il est prévu d’établir des centres satellites de l’Institut de recherche en services de santé.
Grâce à ces mesures, le milieu de la recherche est grandement amélioré par rapport à ce qu’il était il y a 15 ou 20 ans. Les auteurs des articles dans le présent numéro de Rapports sur la santé et d’autres articles publiés dans ce périodique dans le passé ont une dette de gratitude envers Statistique Canada, l’Institut canadien d’information sur la santé et les milieux universitaires, qui leur ont donné accès aux données brutes sur lesquelles s’appuient leurs recherches remarquables.
La plus récente innovation au chapitre de l’élaboration de données aux fins de recherches sur les inégalités en matière de santé joue un rôle central dans plusieurs articles publiés récemment dans Rapports sur la santé. L’Étude canadienne de suivi de la mortalité selon le recensement1 est une base de données puissante qui permet d’examiner une large gamme de déterminants sociaux et économiques du risque de mortalité, selon un certain nombre de causes et pour différents groupes de population. Macintosh et coll. 2 s’appuient sur cette base de données et sur celle de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes pour examiner les gradients du revenu dans l’espérance de vie ajustée sur la santé au Canada de 1991 à 2001. Dans une autre étude, Tjepkema et coll.3 examinent les profils de mortalité de la population métisse au Canada à partir des données de l’Étude canadienne de suivi de la mortalité selon le recensement. Wilkins et coll. 4 utilisent des données du recensement dans le cadre d’une approche régionale de l’examen de l’espérance de vie de la population inuite du Canada. Ces deux derniers articles sont extrêmement importants, car ils quantifient le désavantage appréciable sur le plan de la mortalité qui s’observe chez deux groupes autochtones avec une précision qu’il était impossible d’atteindre auparavant.
McLaren et coll. 5 s’appuient sur l’Enquête sociale générale, une source de données qui n’est pas généralement associée aux recherches sur la santé, pour tirer des inférences sur les tendances en matière d’emploi du temps entre 1986 et 2005. L’objet est de cerner les changements dans l’emploi du temps qui pourraient plausiblement être liés à la prévalence croissante de l’obésité au cours de la même période. Ils constatent que les hommes ayant un revenu élevé consacrent plus de temps au travail rémunéré, moins de temps à la préparation et à la consommation de repas à la maison et moins de temps au sommeil que les hommes à faible revenu, tous des facteurs qui contribuent peut‑être au niveau d’obésité à la hausse chez les hommes ayant un revenu élevé. En revanche, tant les hommes que les femmes au niveau de scolarité élevé consacraient davantage de temps à la lecture, moins de temps à l’écoute de la télévision, et plus de temps à l’activité physique durant les loisirs (en 2005), ce qui aide peut‑être à expliquer les taux d’obésité plus faibles signalés dans d’autres études chez les populations au niveau de scolarité élevé. Même si l’absence de mesures des résultats en matière de santé dans l’Enquête sociale générale empêche les auteurs de tirer des conclusions au sujet de la relation entre l’emploi du temps et l’obésité, cet article représente une utilisation ingénieuse des données et les auteurs formulent une hypothèse intéressante au sujet de facteurs qui peuvent contribuer à un important problème de santé publique.
Nous avons eu de la chance que Statistique Canada ainsi que d’autres établissements aient disposé du talent, du leadership et de l’engagement nécessaires pour rendre les données accessibles et pour poursuivre les innovations en matière d’élaboration des données qui ont profité aux chercheurs dans tout le pays. Toutefois, d’autres travaux s’imposent. La série à long terme (depuis 1971) de Russell Wilkins sur les inégalités en matière de mortalité selon le revenu du quartier6 est l’un des produits de recherche de Statistique Canada les plus utiles. Il s’agit de l’un d’un petit nombre d’indicateurs des inégalités en matière de santé qui ont été mesurés systématiquement et dont les données ont été diffusées au fil du temps, et il est impératif d’accroître ce type de surveillance afin de fournir un baromètre empirique des inégalités en matière de santé au Canada. Pourquoi est‑ce si important? Eh bien, comme l’a dit Fraser Mustard, fondateur de l’Institut canadien de recherches avancées et un pionnier de la recherche sur les inégalités en matière de santé au Canada, « Pas de données, pas de problème, pas d’action ».