Risque nutritionnel chez les Canadiens âgés

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par Pamela L. Ramage-Morin et Didier Garriguet

Par risque nutritionnel, on entend le risque d’un mauvais état nutritionnel1, état qui, sur le continuum de la santé nutritionnelle, se situe entre la « bonne santé »2 et la malnutrition. Les personnes du troisième âge sont particulièrement vulnérables au risque nutritionnel3-9. Cela s’explique par un certain nombre de facteurs, dont les changements physiologiques liés au vieillissement, comme la perte d’appétit et l’altération des sens – notamment ceux du goût et de l’odorat –, les maladies et les médicaments qui gênent l’ingestion, l’absorption et le métabolisme des aliments, et une mobilité réduite, qui peut rendre plus difficile l’achat de nourriture et la préparation des repas. Certaines circonstances sociales et économiques pourraient également constituer des déterminants du risque nutritionnel, par exemple les contraintes financières, le fait de manger seul et l’absence d’aide pour faire les courses et pour cuisiner. Sur le plan psychologique, on associe la dépression, le chagrin et la solitude au risque nutritionnel chez les personnes âgées. On y associe en outre certains aspects de l’environnement physique, comme l’emplacement des magasins d’alimentation, l’accès (y compris économique) aux transports en commun et l’isolement géographique10.

Le dépistage du risque nutritionnel aide à identifier les personnes qui doivent faire l’objet d’une évaluation ou d’une intervention plus poussée afin de prévenir chez elles la sous-nutrition chronique ou de renverser les conséquences de celle-ci, lesquelles peuvent englober la malnutrition, la fragilité, les chutes, l’hospitalisation, le placement en établissement et la mort11,13-20. Au niveau de la population, le dépistage du risque nutritionnel permet de repérer les sous-populations vulnérables, de cerner les facteurs de risque modifiables et de recueillir des données probantes servant à étayer l’élaboration de politiques et de programmes communautaires ciblés11.

Il n’existe aucune norme par excellence de dépistage du risque nutritionnel21, bien que plusieurs instruments aient été élaborés au cours des trois dernières décennies22,23. Compte parmi ceux-ci l’instrument intitulé Seniors in the Community Risk Evaluation for Eating and Nutrition (SCREEN), conçu à l’Université de Waterloo, en Ontario, par Heather Keller, Ph. D.21,24. Or, en collaboration avec sa conceptrice, SCREEN a été adapté aux besoins de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Vieillissement en santé (ESCC-VS) menée en 2008-2009 et utilisé pour la première fois auprès d’un échantillon de personnes âgées représentatif de la population canadienne. Grâce à cet outil de dépistage, la présente étude fournit des estimations de la prévalence du risque nutritionnel chez les Canadiens de 65 ans et plus, selon certaines caractéristiques démographiques, sociales, mentales et physiques. Les corrélats du risque nutritionnel sont examinés au moyen de modèles logistiques bivariés et multivariés.

Méthodes

Source des données

L’ESCC-VS de 2008-2009, une enquête transversale conçue dans le but de recueillir des données sur l’état de santé et les déterminants du vieillissement en santé, porte sur la population à domicile de 45 ans et plus des provinces. Étaient exclus du champ d’observation de l’enquête les habitants des réserves indiennes et d’autres établissements autochtones, les membres à temps plein des Forces canadiennes, les résidents des logements collectifs et la population vivant en établissement. Ensemble, les personnes exclues rendaient compte d’environ 4 % de la population cible.

Les données de l’ESCC-VS ont été recueillies de décembre 2008 à novembre 2009, en ayant recours à l’interview sur place assistée par ordinateur dans la plupart des cas (94 %). L’interview téléphonique était permise pour répondre aux besoins linguistiques des participants à l’enquête. Lorsqu’un participant était incapable de remplir une partie ou la totalité du questionnaire à cause d’un problème de santé physique ou mentale, une autre personne la connaissant bien pouvait répondre en son nom (personne interposée); la réponse par personne interposée a servi pour 2,2 % de l’échantillon. Le taux de réponse des ménages a été de 80,8 % et celui des personnes, de 92,1 %, ce qui a donné un taux de réponse global (ménages et personnes) de 74,4 %. Des renseignements détaillés sur l’ESCC-VS se trouvent sur le site Web de Statistique Canada (www.statcan.gc.ca).

Échantillon de l’étude

Des 30 865 participants à l’ESCC-VS, 14 496 avaient moins de 65 ans, et de ceux qui restaient, 497 ont fait appel à une personne interposée et 203 n’ont pas répondu aux questions sur le risque nutritionnel. Ces trois groupes de personnes ont été exclus de la présente analyse. L’échantillon final retenu pour l’étude comptait 15  669 personnes de 65 ans et plus (6 334 hommes et 9 335 femmes), dont l’âge moyen était de 77 ans.

Définitions

Le risque nutritionnel a été évalué en utilisant l’instrument dénommé Seniors in the Community Risk Evaluation for Eating and Nutrition II Abbreviated (SCREEN II-AB), qui a été validé pour les « personnes âgées cognitivement intactes vivant dans la collectivité » ayant 55 ans et plus21,25. Les questions relatives au risque nutritionnel portent sur les changements de poids, l’apport nutritionnel et les habitudes alimentaires. En collaboration avec Heather Keller, les questions de l’instrument SCREEN ont été adaptées en fonction de l’interview sur place assistée par ordinateur, en remplacement du questionnaire autoadministré (tableau A en annexe); ces questions ont été mises à l’essai en vue de l’ESCC-VS. On a fait la somme des valeurs correspondant aux catégories de réponse pour les 11 variables de l’échelle; le score maximal était de 48. Un score inférieur à 38 indique un risque nutritionnel élevé.

Les caractéristiques sociodémogra-phiques prises en compte dans l’analyse sont l’âge, le plus haut niveau de scolarité dans le ménage et le quintile de revenu du ménage. Le revenu du ménage s’entendait du revenu total du ménage en provenance de toutes les sources au cours des 12 mois ayant précédé l’entrevue de l’enquête.

Quatre caractéristiques sociales ont été évaluées : les modalités de vie, le soutien social, la participation sociale et la situation  de conducteur/non-conducteur.

Les modalités de vie ont été définies comme Vit seul ou Vit avec d’autres personnes.
Le soutien social a été mesuré en utilisant la sous-échelle de l’Étude des issues médicales portant sur le soutien social concret26. On a demandé aux participants : « Dans quelle mesure avez-vous accès aux types de soutien suivants quand vous en avez besoin ...

  1. une personne pour vous venir en aide si vous deviez garder le lit?
  2. une personne pour vous accompagner chez le médecin si vous en aviez besoin?
  3. une personne pour préparer vos repas si vous étiez incapable de le faire?
  4. une personne pour vous aider à accomplir les tâches ménagères si vous étiez malade? »

Les réponses possibles à ces quatre questions, conçues en fonction d’une échelle de cinq points, étaient : jamais (cote de 1), rarement (2), parfois (3), la plupart du temps (4) ou tout le temps (5). Les personnes ayant répondu « jamais » ou « rarement » à toute question ont été classées comme disposant d’un faible soutien social concret.

La participation sociale mesurait la participation, au cours des 12 mois précédents, à des activités sociales dans la collectivité, y compris les services religieux ou activités d’un groupe confessionnel, les activités sportives ou physiques, le travail bénévole, et les activités culturelles. La participation à une forme quelconque d’activité sociale était dite fréquente si elle avait lieu au moins une fois par semaine et peu fréquente si elle avait lieu moins d’une fois par semaine.

Les participants à l’enquête ont été classés dans la catégorie des conducteurs s’ils étaient titulaires d’un permis de conduire valide et s’ils avaient conduit au moins une fois le mois précédent. Sinon, ils ont été classés dans la catégorie des non-conducteurs.

Quatre caractéristiques mesurant le bien-être mental et physique ont été prises en compte. Les estimations de la dépression ont été dérivées à partir d’un sous-ensemble de questions provenant du Composite International Diagnostic Interview (CIDI), conformément à la méthode proposée par Kessler et coll.27. Ces questions couvrent un ensemble de signes et de symptômes du trouble dépressif, qui sont énumérés dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – Troisième édition révisée28, y compris les symptômes suivants : la tristesse ou l’humeur dépressive, la perte d’intérêt pour la plupart des choses pendant une période de deux semaines consécutives ou plus, une fatigue qui perdure, le gain ou la perte de poids, de la difficulté à s’endormir ou à se concentrer, le sentiment de n’être bon ou bonne à rien, et des pensées de mort. La somme des cotes obtenues aux différentes questions exprime la probabilité (sous forme de proportion) qu’ait été posé le diagnostic d’un épisode dépressif majeur chez la personne au cours des 12 mois précédents si elle avait rempli le questionnaire intégral du CIDI. On considérait que les personnes dont le score était égal ou supérieur à 0,9 avaient souffert de dépression.

Le niveau d’incapacité se fonde sur le Health Utilities Index (HUI), indice développé à l’Université McMaster29-31, qui tient compte des dimensions suivantes de la santé fonctionnelle : la vision, l’ouïe, la parole, la mobilité, la dextérité, la cognition, l’émotion, et la douleur et l’inconfort. D’après la cote globale, on a déterminé la catégorie du niveau d’incapacité, qui pouvait être nulle (1,00), légère (0,89 à 0,99), modérée (0,70 à 0,88) ou grave (moins de 0,70). Ces catégories ont ensuite été dichotomisées, comme suit : incapacité nulle ou légère par opposition à incapacité modérée ou grave.

On a évalué la santé buccodentaire des participants à l’enquête en leur posant des questions sur la santé de la bouche, laquelle a rapport aux dents, aux dentiers, à la langue, aux gencives, aux lèvres et aux articulations de la mâchoire. On a comparé les personnes ayant déclaré une « excellente », « très bonne » ou « bonne » santé de la bouche avec celles l’ayant jugée « passable » ou « mauvaise ».

On a demandé aux participants à l’enquête s’ils avaient pris certains médicaments sur ordonnance ou en vente libre au cours du dernier mois, et s’ils en avaient pris quotidiennement. On a fait la somme des réponses pour déterminer le nombre de médicaments différents pris quotidiennement.

Techniques d’analyse

Les données de l’ESCC-VS ont été pondérées afin qu’elles soient représentatives de la répartition selon l’âge et le sexe de la population à domicile de 45 ans et plus en 2008-2009. La présente analyse porte sur les personnes de 65 ans et plus uniquement. Des totalisations croisées ont été utilisées pour estimer la prévalence du risque nutritionnel selon certaines caractéristiques choisies. Les rapports de cotes non corrigés ont permis d’examiner la relation entre chacune des variables indépendantes et le risque nutritionnel, tandis que la régression logistique multiple a permis d’examiner les variations des associations s’étant dégagées de l’analyse non corrigée après correction en fonction des effets des caractéristiques sociodémographiques, des facteurs sociaux et de la santé physique et mentale. Afin de tenir compte des effets de plan de sondage, on a appliqué la méthode du bootstrap pour estimer les coefficients de variation et les valeurs p et pour effectuer les tests de signification32,33. Le niveau de signification a été fixé au seuil de p < 0,05.

Résultats

Le tiers des Canadiens à risque

En 2008-2009, 34 % des Canadiens de 65 ans et plus (soit plus de 4,1 millions de personnes) présentaient un risque nutritionnel (tableau 1). La prise ou la perte de plus de 10 livres (4,5 kilogrammes) au cours des six mois précédents et le fait de sauter des repas « presque tous les jours » étaient les principaux déterminants du risque nutritionnel. Les déclarations à cet effet menaient à une perte de 8 points sur l’échelle de risque nutritionnel (une perte de 11 points ou plus par rapport au score maximal de 48 signale un risque nutritionnel) (tableau A en annexe). Outre le fait qu’elles étaient associées à une forte perte de points, ces déclarations étaient courantes — chez les personnes présentant un risque nutritionnel, 22 % avaient subi une variation de poids de plus de 10 livres, et 15 % avaient dit sauter des repas presque tous les jours (tableau 2). Constituaient également des déclarations courantes celles de sauter des repas « souvent », ce qui correspondait à une perte de 6 points sur l’échelle (faite par 10 % des participants à l’enquête), de consommer moins de deux portions de fruits et légumes par jour (18 %), de ne jamais ou presque jamais prendre ses repas en compagnie d’une autre personne (23 %) et de percevoir la préparation des repas comme un fardeau (18 %) (tableau 2); ces réponses entraînaient toutefois la perte d’un moins grand nombre de points sur l’échelle de risque nutritionnel (tableau A en annexe).

Les femmes plus susceptibles d’être à risque

Un pourcentage plus élevé de femmes que d’hommes présentait un risque nutritionnel : 38 % contre 29 % (tableau 1). Chez les hommes, la prévalence du risque nutritionnel ne différait pas de manière significative d’un groupe d’âge à l’autre, même après prise en compte des effets d’autres facteurs (tableau 3). En revanche, chez les femmes, celles de 75 ans et plus étaient plus susceptibles (41 %) que celles de 65 à 74 ans (36 %) de courir un risque nutritionnel (tableau 1). Toutefois, après avoir tenu compte d’autres facteurs, on observait plutôt chez ces dernières que la cote exprimant les chances de connaître un risque nutritionnel diminuait en fonction de l’âge (tableau 3).

Circonstances socioéconomiques et sociales

Dans l’analyse bivariée, un faible revenu du ménage et un faible niveau de scolarité dans le ménage étaient associés au risque nutritionnel (tableau 1), mais dans les modèles multivariés, cette association n’était pas statistiquement significative chez les femmes (tableau 3). Chez les hommes, seule persistait l’association avec le revenu, la cote exprimant les chances de courir un risque nutritionnel étant significativement plus élevée chez les hommes appartenant au quintile inférieur de revenu que chez ceux classés dans le quintile supérieur (tableau 3).

Environ la moitié (49 %) des personnes vivant seules présentaient un risque nutritionnel, comparativement à 28 % de celles qui vivaient avec d’autres personnes (tableau 1). L’écart était particulièrement prononcé chez les hommes, ceux vivant seuls étant deux fois plus susceptibles (51 %) que les autres (25 %) de présenter un risque nutritionnel.

Chez les personnes qui participaient moins d’une fois par semaine à des activités sociales, comme un service religieux, une activité sportive ou une activité de bénévolat, la probabilité de présenter un risque nutritionnel était plus élevée que chez les autres (tableau 1). De même, ce risque était plus grand chez les personnes qui manquaient de soutien concret, comme dans la préparation des repas ou l’accomplissement des tâches ménagères.

Le fait de vivre seul, la participation peu fréquente aux activités sociales et un faible niveau de soutien social demeuraient tous associés de manière significative au risque nutritionnel, une fois les effets des facteurs démographiques et du bien-être mental et physique pris en compte (tableau 3). Bien que le fait de conduire était associé au risque nutritionnel dans l’analyse initiale, l’association n’était plus significative après prise en compte des effets de toutes les autres caractéristiques confondues.

Santé physique et mentale

Chez les personnes âgées souffrant de dépression, 62 % présentaient un risque nutritionnel (tableau 1),  proportion nettement plus élevée que chez celles qui ne l’étaient pas (33 %). L’association persistait dans les modèles multivariés, la cote exprimant les chances de courir un risque nutritionnel étant plus de deux fois plus élevée chez les hommes et les femmes souffrant de dépression que chez leurs homologues qui n’en souffraient pas (tableau 3).

L’incapacité jouait aussi un rôle en ce qui a trait au risque nutritionnel : 44 % des personnes ayant une incapacité modérée ou grave présentaient un risque nutritionnel, comparativement à 27 % de celles ayant une incapacité légère ou n’ayant aucune incapacité. Plus une personne prenait de types de médicaments par jour, plus elle était susceptible de présenter un risque nutritionnel. Chez les personnes qui ne prenaient pas de médicaments ou qui ne prenaient qu’un type de médicament par jour, 28 % montraient un risque nutritionnel; chez celles qui prenaient cinq médicaments ou plus par jour, le taux correspondant était de 54 %. Les niveaux d’incapacité et de consommation de médicaments demeuraient associés de manière significative au risque nutritionnel dans les modèles multivariés.

Dans l’analyse initiale, les personnes qui avaient évalué leur santé buccodentaire comme étant passable ou mauvaise étaient plus susceptibles que les autres de courir un risque nutritionnel (tableau 1). Après prise en compte d’autres facteurs, la santé buccodentaire demeurait associée de manière significative au risque nutritionnel chez les femmes, mais non chez les hommes (tableau 3).

Discussion

Selon les résultats de l’ESCC-VS, 34 % des personnes âgées au Canada présentaient un risque nutritionnel en 2008-2009. Ce chiffre est faible comparativement aux résultats d’autres études5,16,34-38. Ainsi, dans leur étude, Keller et McKenzie35 ont indiqué que 69 % des membres de l’échantillon couraient un risque nutritionnel. Cependant, leur étude, à l’instar d’autres études, porte sur des populations vulnérables, comme les personnes hospitalisées, les résidents des maisons de soins infirmiers, les personnes fréquentant les cliniques de consultations externes ou celles recevant des services de soutien d’organismes communautaires5,36. Par contre, les personnes âgées à domicile constituent une cohorte en assez bonne santé chez laquelle on s’attendrait à ce que le risque de dénutrition soit plus faible. En outre, les dites études s’appuyaient sur une gamme variée d’instruments pour estimer le risque nutritionnel.

La présente analyse montre que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de présenter un risque nutritionnel. Même si toutes les études ne font pas état de telles différences entre les hommes et les femmes, les résultats de l’ESCC-VS concordent avec ceux de plusieurs analyses antérieures38-40, dont une axée sur les Canadiens vivant dans la collectivité35. Les différences selon le sexe que révèle la présente étude ne peuvent s’expliquer par le profil d’âge plus avancé des femmes aînées, car les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de courir un risque nutritionnel dans les deux groupes d’âge étudiés. Il se peut que cela tienne à des différences biologiques, les changements de composition corporelle liés à l’âge n’étant pas les mêmes chez les hommes et les femmes41. Chez ces dernières, le temps écoulé depuis la ménopause est associé à la prise de poids41, et les variations de poids contribuent au score de risque nutritionnel. Par ailleurs, l’image corporelle reste importante aux âges plus avancés, ce qui peut entraîner l’adoption de régimes restrictifs, et donc un risque nutritionnel5. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes de prendre des médicaments42, ce qui peut avoir une incidence sur l’appétit ou sur l’absorption et le métabolisme des aliments. Par contre, les femmes ne sont pas plus susceptibles que les hommes de faire usage de médicaments multiples, fait qui pourrait accroître les chances d’interactions médicamenteuses ou entre médicaments et aliments et avoir des conséquences nutritionnelles40,42,43. La douleur et la dépression, toutes deux plus fréquentes chez les femmes que chez les hommes, peuvent aussi altérer l’appétit et l’alimentation8,44-46.

Bien que la dénutrition soit particulièrement préoccupante dans le cas des personnes âgées40,43,47, les modèles multivariés ne démontrent pas  que le risque nutritionnel est plus élevé chez les groupes de population les plus âgés. Au contraire, chez les femmes, après prise en compte d’autres variables confusionnelles éventuelles, la cote exprimant les chances d’être à risque diminuait avec l’âge. Contre-intuitifs, ces résultats sont vraisemblablement attribuables à la santé relativement bonne des membres de la cohorte des personnes âgées qui continuent de vivre dans les ménages privés.

Les niveaux de scolarité et de revenu – des marqueurs du statut socioéconomique – étaient associés au risque nutritionnel dans l’analyse bivariée et, dans une moindre mesure, dans les modèles multivariés. Un niveau de scolarité élevé peut avoir un effet protecteur grâce à des comportements favorables à la santé au cours du temps, à un plus grand sentiment de contrôle sur les choix et l’issue de ces choix, à des choix nutritionnels plus éclairés et à un meilleur accès aux ressources financières et autres2. Les personnes âgées à faible revenu peuvent être portées à réduire leurs dépenses au titre des produits essentiels, y compris en achetant moins de nourriture ainsi que des aliments de moins bonne qualité40,48.

On rapporte de façon générale que les personnes vivant seules sont plus susceptibles que les autres de courir un risque nutritionnel, un résultat que corrobore l’ESCC-VS. Vivre seul peut être un signe d’isolement social, qui a été lié à une mauvaise nutrition2. Les personnes isolées peuvent manquer de soutien social, y compris d’aide pour des activités pratiques, telles que la préparation des repas et le transport pour aller faire des courses ou pour participer à des activités sociales. Les résultats de l’ESCC-VS fournissent des preuves à l’appui de ces associations : les non‑conducteurs, les personnes bénéficiant d’un faible soutien concret et les personnes participant rarement à des activités sociales sont toutes plus susceptibles que les autres de courir un risque nutritionnel.

Toutefois, ce n’est peut-être pas tant le fait de vivre seul que celui de passer d’une autre modalité de vie à celle d’une personne seule qui expose au risque nutritionnel49. La présente analyse fait la distinction uniquement entre vivre seul et vivre avec d’autres personnes. Davis et coll. ont constaté qu’en ce qui concerne l’apport nutritionnel, vivre avec un conjoint est la meilleure situation, et vivre avec d’autres personnes qu’un conjoint est pire que vivre seul50. La perte du conjoint à la suite d’un décès ou d’un divorce peut entraîner un état de chagrin, de solitude ou de dépression, une perte de soutien social, une diminution de la participation sociale, une perte de revenu, et ainsi de suite, facteurs qui peuvent tous avoir une incidence sur l’état nutritionne12,51. Les résultats de la présente étude indiquent que les personnes qui vivent seules pourraient représenter un groupe cible important du dépistage du risque nutritionnel. La participation sociale et le soutien concret sont des facteurs modifiables qui peuvent réduire ce risque.

La relation entre la maladie mentale et la dénutrition est bien établie37,40,49. Selon les résultats de l’ESCC-VS, la dépression est associée au risque nutritionnel, à l’instar d’autres mesures du bien-être, y compris l’usage de médicaments et l’incapacité. L’incapacité peut être un déterminant de la dénutrition ou en être une conséquence38. Il faudrait mener d’autres analyses longitudinales afin de pouvoir établir l’ordre temporel de l’apparition de l’incapacité et du risque nutritionnel, quoique la relation soit vraisemblablement bidirectionnelle : les carences nutritionnelles menant à une perte de poids et à un déclin fonctionnel pourraient compromettre les activités telles que manger, faire les courses et cuisiner et, par conséquent, contribuer au risque nutritionnel2,18,43,47.

Les personnes ayant jugé leur santé buccodentaire passable ou mauvaise étaient plus susceptibles que les autres de présenter un risque nutritionnel. Après avoir tenu compte de l’effet d’autres facteurs, cette association existait toujours chez les femmes mais non chez les hommes. La capacité de mâcher et l’importance des dents ont été soulignées par Suzuki et coll.52, qui ont constaté que l’apport nutritionnel était compromis chez les personnes ayant un nombre réduit de dents. Ce fait est pertinent pour les Canadiens âgés, chez lesquels, en 2003, 58 % des hommes et 66 % des femmes portaient un dentier et 30 % ont déclaré avoir perdu toutes leurs dents53. Outre la perte des dents, la réduction du flux salivaire, la maladie parodontale, les caries et d’autres problèmes de santé buccodentaire peuvent limiter les choix d’aliments et l’apport de nutriments6. Il est important de noter que le fait de tousser, de s’étouffer ou d’éprouver de la douleur en avalant de la nourriture ou des liquides (item du SCREEN II-AB) ne suffit pas pour être considéré comme courant un risque nutritionnel; d’autres facteurs doivent également être présents. De l’association entre la santé buccodentaire et le risque nutritionnel, il se dégage à la fois un facteur modifiable et une population cible pour le dépistage.

Limites

L’instrument SCREEN II-AB ne fait pas la distinction entre les personnes à risque de dénutrition et celles en souffrant déjà. Par conséquent, dans la présente étude, les personnes dont le score sur l’échelle était inférieur au seuil de 38 ont été considérées comme présentant un « risque nutritionnel », certaines d’entre elles ayant peut-être déjà dépassé le seuil de risque.

Étant donné la nature transversale de l’ESCC-VS, il n’est pas possible d’établir l’ordre temporel des covariables et du risque nutritionnel. Certaines variables traitées ici comme des antécédents pourraient, en réalité, être des résultats du risque nutritionnel. Par exemple, les incapacités pourraient résulter de la dénutrition plutôt que d’y contribuer35.

Les données de l’ESCC-VS sont autodéclarées et n’ont été vérifiées par aucune autre source.

La gamme d’instruments utilisés pour mesurer le risque nutritionnel représente un obstacle qui entrave la comparaison avec d’autres études. Des différences se rapportant aux items des échelles, aux systèmes de notation et aux seuils choisis réduisent la comparabilité des estimations de la prévalence.

L’accessibilité du transport, qui permet de faire les courses plus facilement, peut avoir une incidence sur le risque nutritionnel. Ainsi, les participants à l’enquête ont été classés comme étant des conducteurs ou des non-conducteurs. Cela étant dit, bon nombre de non-conducteurs se déplacent principalement en tant que passagers54, de sorte qu’ils font peut-être leurs courses avec la même facilité que les conducteurs. Le fait de classer les passagers avec les autres non-conducteurs a pu entraîner une surestimation de la prévalence des limitations de transport et par conséquent affaiblir l’association avec le risque nutritionnel.

L’association entre vivre seul et le risque nutritionnel s’explique peut-être, en partie, par une corrélation entre le fait de vivre seul et celui de manger seul, le second constituant l’un des déterminants du risque nutritionnel selon l’instrument SCREEN II-AB. Néanmoins, lorsque l’item « manger seul » a été retiré de l’échelle dans le cadre d’une sous-analyse, les personnes vivant seules demeuraient plus susceptibles de présenter un risque nutritionnel que celles qui vivaient avec d’autres personnes (données non présentées).

Mot de la fin

L’identification des groupes vulnérables et l’établissement des facteurs associés aux problèmes nutritionnels fournissent des données probantes sur lesquelles fonder le dépistage ciblé. L’information qui ressort de la présente étude peut servir à accroître la sensibilisation aux enjeux en matière de nutrition chez les personnes âgées.

Remerciements

Statistique Canada remercie tous les participants de leurs précieuse collaboration et judicieux conseils lors de l’élaboration de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Vieillissement en santé (2008-2009). Le contenu de l’enquête a été élaboré par la Division de la statistique de la santé de Statistique Canada, de concert avec Santé Canada, l’Agence de la santé publique du Canada et les experts de l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement (ELCV), une initiative stratégique importante des Instituts de recherche en santé du Canada. Ont participé aux consultations des partenaires de Ressources humaines et Développement social Canada et des ministères provinciaux et territoriaux de la Santé. L’ajout de 5 000 participants de 45 à 54 ans à l’enquête a été financé par l’ELCV.

Statistique Canada souligne avec reconnaissance l’apport de Heather Keller, Ph. D., qui a autorisé l’utilisation de l’instrument SCREEN II-AB et participé à son adaptation pour le contexte de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Vieillissement en santé.