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La valeur des mots: alphabétisme et sécurité économique au Canada

par Vivian Shalla et Grant Schellenberg
Centre de statistiques internationales au Conseil canadien de développement social

On comprend de plus en plus que l’alphabétisme des adultes est essentiel à la performance économique des pays industrialisés et à leur aptitude à soutenir la concurrence. Il revêt également une importance cruciale pour les particuliers, puisque leurs capacités de lecture peuvent influencer leur bien-être économique et social. Près de 50 % des adultes dont le niveau de capacités de lecture est faible vivent dans des ménages à faible revenu, comparativement à seulement 8 % de ceux dont le niveau de capacités est élevé. Toutefois, on a effectué très peu de recherches méthodiques au Canada sur la relation entre les capacités de lecture et les ménages à faible revenu. La présente étude tente de combler cette lacune.

En utilisant les données de l’élément canadien de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA), l’étude examine trois questions : la relation entre l’alphabétisme et la sécurité économique ou le bien-être; le lien entre la sécurité économique et les applications des capacités de lecture; et la relation entre la sécurité économique et la transmission des capacités de lecture des parents aux enfants. L’analyse révèle un lien étroit entre la situation économique et l’alphabétisme. (Notez que les résultats présentés dans ces faits saillants concernent seulement la compréhension de textes suivis; toutefois, les tendances observées quant aux capacités de lecture sur les échelles de compréhension de textes schématiques et de textes au contenu quantitatif de l’EIAA sont comparables.)

Définitions de l’alphabétisme et du faible revenu

L’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes de 1994 (EIAA) définit l’alphabétisme comme étant la capacité de comprendre et d’utiliser les imprimés et l’information écrite pour fonctionner dans la société, atteindre ses objectifs, parfaire ses connaissances et accroître son potentiel. L’EIAA a mesuré trois catégories de capacités de lecture : la compréhension de textes suivis, la compréhension de textes schématiques et la compréhension de textes au contenu quantitatif. Les définitions suivantes ont été proposées :

  • Compréhension de textes suivis : aptitude à comprendre et à utiliser l’information contenue dans des textes tels que des éditoriaux, des reportages, des poèmes et de la fiction.
  • Compréhension de textes schématiques : aptitude à repérer et à utiliser l’information de documents tels que des demandes d’emploi, des formules de paie, des horaires de transport, des cartes routières, des tableaux et des graphiques.
  • Compréhension de textes au contenu quantitatif : aptitude à exécuter des opérations arithmétiques comme établir le solde d’un compte de chèques, calculer un pourcentage de pourboire ou remplir une formule de commande.

Compte tenu des résultats du test administré dans le cadre de l’enquête, les répondants ont été classés en cinq niveaux pour chaque catégorie de capacités, le niveau 1 étant le plus bas et le niveau 5, le plus élevé. En raison de la faible proportion de personnes au niveau 5, les niveaux 4 et 5 ont été combinés.

Les seuils de faible revenu (SFR) de Statistique Canada constituent une mesure statistique courante du revenu adéquat au Canada. Ces seuils sont établis en fonction de la proportion du revenu total qu’une famille canadienne moyenne dépense pour l’alimentation, les vêtements et le logement. Statistiquement, une famille est considérée comme ayant un faible revenu si elle consacre 55 % ou plus de son revenu à ces trois nécessités de la vie.

Corrélation entre les faibles capacités de lecture et les ménages à faible revenu

Les adultes d’âge actif possédant de faibles capacités de lecture étaient beaucoup plus susceptibles de vivre dans des ménages à faible revenu que ceux qui possédaient des capacités de lecture élevées. Le risque de vivre dans un ménage dont le revenu se situe en deçà des SFR était six fois plus important pour les adultes d’âge actif du niveau 1 que pour ceux du niveau 4/5 (47 % contre 8 %). Cependant, le fait de posséder des capacités d’un seul niveau supérieures au plus faible niveau de capacités réduisait la probabilité de vivre dans un ménage à faible revenu, celle-ci passant de 47 % à 22 %. Le sexe des personnes joue un rôle important, surpassant même celui de l’alphabétisme et son influence sur le revenu du ménage et le revenu personnel. Par exemple, à tous les niveaux de capacités, les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de vivre dans des ménages à faible revenu. De plus, aux niveaux 2 et 3, elles étaient environ deux fois plus susceptibles que leurs homologues masculins de vivre dans un ménage dont le revenu se situe en deçà des SFR.

Le revenu personnel moyen des adultes d’âge actif ayant des capacités de lecture de niveau 1 s’établissait à environ 16 400 $ par année, ce qui correspond aux deux tiers seulement du revenu personnel moyen des adultes classés au niveau 4/5 (24 200 $). Les

hommes ont touché un revenu environ deux fois plus élevé que les femmes, et ce, à chaque niveau de capacités. En fait, les femmes ayant les capacités de lecture les plus élevées avaient un revenu moyen seulement légèrement plus élevé que celui des hommes ayant les capacités les plus faibles (22 600 $ contre 19 800 $).

La relation entre l’alphabétisme et la sécurité économique s’impose également lorsqu’on examine les données sur le revenu moyen du ménage, les ménages d’adultes classés au niveau 1 touchant seulement la moitié du revenu moyen des ménages d’adultes classés au niveau 4/5 (28 100 $ contre 61 200 $).

De faibles capacités de lecture limitent l’accès à l’emploi

Les adultes d’âge actif possédant des capacités de lecture de niveau 1 étaient beaucoup moins susceptibles d’avoir été occupés pendant l’année (59 %) que ceux qui s’étaient classés au niveau 4/5 (89 %). Qui plus est, les adultes du niveau 1 qui avaient été occupés avaient travaillé pendant moins de semaines que les adultes possédant des capacités plus élevées. Au cours des 12 mois précédant l’EIAA (1993), seulement 36 % environ des adultes d’âge actif du niveau 1 avaient travaillé pendant toute l’année, comparativement à 66 % des adultes se classant au niveau 4/5.

La grande majorité des hommes possédant des capacités de lecture de niveau 2 ou d’un niveau plus élevé avaient travaillé à temps plein, comparativement à moins de 1 homme sur 3 au niveau 1. De leur côté, les femmes avaient tendance à participer moins que les hommes à la population active rémunérée peu importe leur niveau de capacités de lecture, et une minorité assez importante d’entre elles, particulièrement celles dont les capacités étaient les plus faibles, travaillaient comme femmes au foyer.

Éducation permanente et application des capacités de lecture

Les capacités de lecture ne sont pas statiques. Elles doivent être conservées et améliorées par une utilisation régulière. Les occasions des adultes de cultiver leurs capacités de lecture sont façonnées par de nombreux facteurs, y compris la participation à la vie active, les genres d’emploi occupés et l’accès à la formation et au perfectionnement. Puisque l’accès à de telles occasions varie beaucoup, certains adultes sont moins en mesure que d’autres de faire fructifier leurs capacités de lecture.

Les adultes d’âge actif possédant de faibles capacités avaient suivi moins de cours de perfectionnement et avaient reçu moins de formation liée à l’emploi que ceux qui possédaient des capacités élevées. Par exemple, les adultes du niveau 4/5 suivaient trois fois plus souvent des cours ou de la formation de ce genre que ceux du niveau 1. Puisque les personnes possédant de faibles capacités de lecture étaient plus susceptibles de vivre dans des ménages à faible revenu, il s’ensuit que les adultes ayant un faible revenu avaient également reçu moins de formation. Les adultes issus de ménages à faible revenu étaient presque aussi susceptibles que ceux dont la situation économique est plus favorable de souhaiter recevoir de la formation liée à la carrière ou à l’emploi. Pour eux, le coût constituait le plus gros obstacle aux cours de perfectionnement et à la formation liée à l’emploi, tandis que le manque de temps représentait le principal empêchement des adultes des autres ménages.

Les emplois des personnes à faible revenu sont peu exigeants en matière de capacités de lecture

Si les travailleurs ne peuvent cultiver leurs capacités de lecture au travail, celles-ci peuvent se détériorer avec le temps; cela pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les travailleurs des milieux de travail en évolution rapide. Dans l’ensemble, les adultes des ménages à faible revenu sont beaucoup moins susceptibles que ceux des autres ménages de se livrer à des applications des capacités de lecture au travail. Ce faible taux de participation des adultes se manifeste dans un large éventail d’indicateurs des capacités de lecture et d’écriture. La plus faible probabilité que les personnes issues de ménages à faible revenu utilisent des capacités de lecture au travail peut constituer un reflet de leurs propres capacités; cependant, elle peut aussi constituer une preuve supplémentaire du fait que ces adultes semblent concentrés dans des emplois qui nécessitent moins de capacités et offrent moins d’occasions de les améliorer.

Les applications des capacités de lecture ne se limitent toutefois pas au milieu de travail. Les gens ont la possibilité de lire et d’écrire dans leurs activités quotidiennes et, ainsi, d’entretenir et d’améliorer leurs capacités de lecture. Les adultes d’âge actif vivant dans des ménages à faible revenu se livraient à des activités de lecture à l’extérieur du travail moins souvent que ceux des autres ménages. Par exemple, 34 % des adultes des ménages à faible revenu lisaient ou utilisaient l’information provenant de lettres ou de notes de service toutes les semaines, comparativement à 56 % des adultes des autres ménages. De plus, les adultes vivant dans des ménages à faible revenu étaient six fois plus susceptibles d’avoir besoin d’aide pour lire des articles de journal, et cinq fois plus susceptibles d’avoir besoin d’aide pour lire des instructions sur un contenant de médicaments que les adultes des autres ménages. L’examen des autres applications des capacités de lecture permet de dégager des conclusions semblables, quoique les différences soient moins prononcées.

L’application des capacités de lecture encouragée au sein de tous les ménages

Même si les parents de ménages à faible revenu sont moins enclins à se livrer à des activités faisant appel aux capacités de lecture à cause d’un manque de ressources financières et d’occasions limitées, ils fournissent néanmoins à leurs enfants au moins certaines des conditions nécessaires pour qu’ils puissent mettre leurs capacités de lecture en application. La majorité des ménages, quelle que soit leur situation de revenu, possèdent du matériel de lecture, bien que les ménages à faible revenu soient moins susceptibles d’avoir des journaux ou des livres.

Les enfants des deux types de ménages obtenaient le plus souvent leurs livres des bibliothèques scolaires. Venaient ensuite les achats par les parents et l’emprunt de bibliothèques publiques. Une plus grande proportion des enfants de ménages ne touchant pas un faible revenu se prévalaient de toutes les sources de matériel de lecture. Presque tous les enfants des ménages à faible revenu et des autres ménages avaient leurs propres livres et pouvaient choisir les livres qu’ils lisaient. En outre, à peu près la moitié des enfants des deux types de ménages consacraient chaque jour une certaine période à la lecture à la maison, et plus de la moitié se faisait imposer des restrictions quant à l’écoute de la télévision.

On en conclut donc que la plupart des enfants, indépendamment des circonstances économiques, ont accès à du matériel de lecture et ont l’occasion de lire. Cependant, les enfants des ménages à faible revenu ont tendance à lire moins souvent. Par exemple, moins du tiers des parents de ménages à faible revenu ont déclaré que leur plus jeune enfant lisait chaque jour, comparativement à la moitié des parents des autres ménages.

Conclusion

Cette étude analytique a clairement établi une relation entre l’alphabétisme et la sécurité économique en démontrant que les personnes ayant des capacités de lecture plus faibles sont plus susceptibles d’être en chômage, d’occuper des emplois peu rémunérateurs et de vivre dans des ménages à faible revenu. Les conclusions de cette étude indiquent également un lien entre la sécurité économique et les applications des capacités de lecture. Les adultes vivant dans des ménages à faible revenu suivent moins de formation liée à l’emploi et de cours de perfectionnement et se livrent moins souvent à diverses autres activités (à la fois au travail et à la maison) qui favorisent le développement des capacités de lecture.

Même si l’alphabétisme est étroitement lié à la réussite et aux possibilités sur le plan économique, cette relation n’est pas aussi directe lorsque le sexe est pris en compte. Les données de l’EIAA montrent de façon systématique que les femmes possédant des capacités de lecture plus élevées en sont moins bien récompensées sur le marché du travail que les hommes dont les capacités sont semblables ou même plus faibles. La nature ségrégationniste du marché du travail à l’endroit des femmes et les responsabilités prédominantes des femmes en ce qui a trait aux travaux ménagers et aux soins aux enfants pourraient contribuer à expliquer pourquoi les femmes sont moins bien récompensées d’avoir misé sur leurs capacités de lecture.



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Date de modification : 2001-04-17 Avis importants