Légalisation du cannabis : pourquoi la proximité importe

23 octobre 2018

Au cours de la dernière année, Statistique Canada a commencé à surveiller les répercussions socio-économiques de la légalisation du cannabis, et a produit des aperçus statistiques sur différents aspects, du taux de consommation du cannabis aux prix que les Canadiens paient d’un endroit à l’autre au pays.

Dans une étude publiée récemment, l’organisme a analysé les conditions dans lesquelles le cannabis sera accessible immédiatement après la nouvelle législation, en tenant compte d’un autre produit réglementé de même nature : les boissons alcoolisées. 

Deux sources de mégadonnées relatives aux points de vente de produits alcoolisés ont été utilisées : le Recensement de la population et le Registre des entreprises. Le Registre des entreprises a permis de trouver l’emplacement des points de vente en détail au pays, alors que les données du Recensement de la population ont permis d’établir l’emplacement des ménages canadiens. Ensuite, une analyse a été effectuée pour mesurer la distance moyenne séparant les points de vente des ménages.

Pour le cannabis, un exercice semblable a été entrepris à partir des renseignements, accessibles au public, sur le nombre de nouveaux points de vente et leur emplacement. Dans ce cas, les chiffres sont plutôt spéculatifs et correspondent aux meilleures estimations.

Alors, pourquoi entreprendre une étude géographique si exhaustive?

L’importance de l’accessibilité

Pour répondre à cette question, il importe de faire la distinction entre demande potentielle et demande réelle. La demande potentielle concerne le nombre de personnes qui comptent se procurer du cannabis dans un point de vente réglementé. Statistique Canada a étudié cet élément au moyen des données de l’Enquête nationale sur le cannabis. Dans le cadre de celle-ci, les Canadiens étaient interrogés sur leur consommation de cannabis, dans le contexte de leurs habitudes actuelles, ainsi que dans l’optique de leur intention de soit commencer à consommer après le 17 octobre, soit commencer à s’approvisionner auprès d’un détaillant légal. À l’opposé, la demande réelle concerne uniquement le nombre de personnes qui achèteront vraiment du cannabis légal.

Pendant la période précédant la modification de la législation, une des questions les plus pressantes concernait la mesure dans laquelle l’offre et la demande s’harmoniseraient après la légalisation. Comme l’avance Philip Smith, économiste chercheur à la Direction des comptes macroéconomiques de Statistique Canada, « la préoccupation, c’est la possibilité qu’une fois le cannabis légalisé, la demande soit beaucoup plus élevée que l’offre, car l’industrie elle-même n’a pas encore pris son plein essor ».

Autrement dit, la demande potentielle pourrait grandement excéder la demande réelle, puisque certains Canadiens qui achèteraient du cannabis légal ne trouveront peut-être aucun point de vente dans leurs environnements immédiats. L’étude sur la proximité visait donc à comprendre dans quelle mesure la demande réelle pourrait être restreinte en raison du nombre limité de points de vente autorisés au cours du quatrième trimestre de 2018.

Alors, que nous révèlent les résultats?

Les boissons alcoolisées par rapport au cannabis

Les données brossent un portrait de deux produits réglementés ayant des niveaux d’accessibilité très différents.

D’un côté, les Canadiens ont un accès remarquablement facile aux 2 895 points de vente de boissons alcoolisées au pays, puisque 90,2 % de la population vit dans un rayon de 10 kilomètres ou moins d’un point de vente, et dans l’ensemble, la distance moyenne est de 5,4 kilomètres. Comme on pouvait s’y attendre, ceux qui habitent dans des régions à faible densité de population, par exemple le Nunavut, ont une plus faible accessibilité, contrairement aux résidents des quatre provinces les plus peuplées (l’Ontario, la Colombie-Britannique, l’Alberta et le Québec), où l’accessibilité est plus grande.

Par contre, on s’attend à ce que la proximité des points de vente du cannabis soit nettement plus faible. Avec l’ouverture estimée de 288 points de vente au quatrième trimestre de 2018, seulement 34,7 % des populations devraient y avoir accès dans un rayon de 10 kilomètres ou moins de leurs résidences, et 24,9 %, dans un rayon de 5 kilomètres ou moins.

Les degrés d’accès à ces nouveaux points de vente devraient varier considérablement à l’échelle du pays, puisque chaque province et territoire met en place ses propres règles et règlements. En Colombie-Britannique, par exemple, où il sera possible d’acheter du cannabis auprès de détaillants publics et privés, on s’attend à ce que 72,8 % de la population réside dans un rayon de 10 kilomètres ou moins d’un point de vente. À l’opposé, seulement 40,4 % de la population du Québec — où les ventes et la distribution seront supervisées par la régie des alcools provinciale — devraient avoir ce niveau d’accès. En Ontario, aucun point de vente ne sera ouvert avant le 1er avril 2019.

Cela dit, il importe de préciser qu’à compter du 17 octobre, les consommateurs de l’ensemble des provinces et territoires auront la possibilité d’acheter des produits du cannabis en ligne et de faire pousser leurs propres plants à la maison. Ces options atténueront jusqu’à un certain point les préoccupations relatives à la proximité pour les personnes qui n’ont pas d’accès pratique à un point de vente physique.

Prochaines étapes

L’insuffisance prévue de points de vente au détail dans la période qui suivra immédiatement la légalisation souligne la valeur de ce genre d’études. Comme pour tout produit réglementé, les activités illégales pourraient se poursuivre après le 17 octobre. Dans ce contexte, la question de la proximité est cruciale, puisqu’il serait juste de présumer que l’accessibilité du cannabis légal aura une incidence directe sur la taille et l’envergure du marché illicite correspondant.

Statistique Canada continuera de produire de nouvelles mesures de proximité au fil de l’évolution de cette nouvelle industrie, qui pourront être utilisées à différentes fins. Ces renseignements devraient présenter un grand intérêt pour les organismes de réglementation fédéraux et provinciaux chargés du contrôle de la production et de la vente du cannabis. Selon de récentes estimations, les Canadiens ont dépensé 5,7 milliards de dollars en produits du cannabis au cours du deuxième trimestre de 2018; la poursuite des analyses sur la proximité permettra de mieux comprendre dans quelle mesure cette activité se traduira en ventes légales.

Les données s’avéreront aussi utiles pour contextualiser les ventes par province et territoire. À compter de janvier 2019, Statistique Canada produira ces données chaque mois. Puisque chaque province et territoire aura sa propre approche, certains prévoyant offrir un grand nombre de points de vente dès la légalisation là où d’autres procéderont plus lentement, il y a fort à parier que les ventes seront disproportionnellement élevées dans certaines régions et disproportionnellement modestes dans d’autres. Les données sur la proximité permettront d’expliquer ce genre de variation à l’échelle du pays en ce qui concerne la manière dont se présentera la nouvelle demande pour le cannabis.

Des études comme celles-ci font partie d’un programme plus vaste en cours, tandis que Statistique Canada s’efforce d’intégrer l’évaluation d’un produit nouvellement légalisé au cadre statistique. Avec le temps, l’offre légale du cannabis devrait s’ajuster à la demande globale, ce qui facilitera la compilation ultérieure des statistiques s’y rapportant.

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