Anticiper l'avenir de la santé au Canada grâce à la modélisation de microsimulation

9 novembre 2018

Le Blogue de StatCan publie périodiquement des articles rédigés par des auteurs invités sur la recherche effectuée à Statistique Canada. Deirdre Hennessy et Bill Flanagan, analystes de la Division de l'analyse de la santé, ont rédigé cet article.


Certaines des questions les plus importantes auxquelles doivent faire face les responsables des politiques de la santé, les planificateurs et les cliniciens ont trait à l'avenir. Afin de concevoir des programmes de prévention et de dépistage efficaces, les responsables des politiques de la santé doivent être en mesure d'estimer les tendances futures liées aux facteurs de risque des maladies et aux éclosions de maladies. Un autre aspect de cette perspective tournée vers l'avenir consiste à envisager plusieurs scénarios possibles, selon les différents facteurs en jeu. Ces scénarios permettent aux décideurs politiques de comparer et de mesurer les avantages et les coûts des diverses stratégies de prévention des maladies.

En général, les approches de modélisation de simulation sont utilisées pour décrire et modéliser des systèmes complexes dans les domaines de l'économie, des sciences environnementales, du génie et, de plus en plus, de la santé. En particulier, les techniques de modélisation de microsimulation dynamique gagnent en popularité et ont été utilisées dans de nombreux pays pour orienter les politiques et résoudre des problèmes complexes relatifs à la santé et au système de santé.Note de bas de page 1 Au Canada, des organismes tels que Statistique Canada, Santé Canada, l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC) et le Partenariat canadien contre le cancer (PCCC) ont employé des modèles de microsimulation pour prédire l'incidence et la prévalence futures des facteurs de risque et des maladies ainsi que la demande future en matière de ressources en soins de santé.

En quoi consiste la microsimulation dynamique?

La microsimulation dynamique, dans le contexte des sciences sociales et de la santé de la population, est la simulation de grands échantillons de personnes (micro) et de leurs comportements, états et actions au fil du temps (dynamique), l'objectif étant de prédire les tendances socioéconomiques et démographiques d'une société.Note de bas de page 2 Les comportements, états et actions des particuliers sont modélisés grâce à plusieurs sources de données, dont les enquêtes, les bases de données administratives, les statistiques de l'état civil et les données du recensement. Cette technique simule explicitement les personnes et tente de produire un ensemble réaliste de biographies de santé hétérogènes au cours de la vie d'une personne. Par exemple, avec ce modèle, l'âge du particulier, son comportement en matière de santé et son état pathologique changent de manière réaliste, jusqu'à son décès. Les biographies de santé des particuliers sont ensuite résumées afin de dresser le portrait futur présumé de la santé de la population canadienne.

Comment peut-on utiliser les modèles de microsimulation comme outils de politique de santé?

En politique de santé, les stratégies de prévention et de dépistage sont traditionnellement évaluées après leur mise en application. Cette approche est limitée, car les décideurs politiques, qui sont conscients du risque d'échec des programmes coûteux et à grande échelle, pourraient se montrer réticents à mettre en œuvre de tels programmes malgré leurs avantages potentiels. En outre, l'échec ou les conséquences imprévues d'une politique ou d'un programme ne se manifestent qu'après la mise en œuvre. La modélisation de microsimulation est une méthode d'évaluation qui permet aux décideurs politiques d'examiner les résultats, les conséquences et les avantages d'un programme avant même sa mise en œuvre.Note de bas de page 3 Les décideurs politiques peuvent également utiliser ces prévisions pour effectuer une analyse de rentabilisation en vue d'un changement de politique.

Application de la modélisation de microsimulation au Canada

Au niveau de la population, les modèles de microsimulation permettent d'orienter les décisions visant les activités de prévention et de contrôle des maladies chroniques, dont le cancer et la coronaropathie. Ils peuvent notamment servir à comparer et à évaluer un large éventail de stratégies d'intervention (dont la prévention, la détection précoce et le dépistage) et d'options thérapeutiques, ce qui aide à déterminer les meilleures stratégies en vue de réduire les coûts des soins de santé et d'améliorer les résultats en matière de santé. Voici certaines des applications des modèles de microsimulation élaborés par Statistique Canada en collaboration avec ses partenaires.

Modélisation du cancer : OncoSim

OncoSim est un outil de microsimulation Web gratuit fondé sur des processus empiriques qui permet d'évaluer les stratégies de contrôle du cancer aux fins de prévention, de dépistage et de traitement. Les utilisateurs enregistrés peuvent créer et exécuter leurs propres analyses en modifiant les paramètres d'entrée sur le site Web (oncosim.ca). Plusieurs ministères provinciaux de la santé du pays ont utilisé OncoSim pour évaluer des stratégies de dépistage du cancer colorectal, du col de l'utérus et du poumon.

Dans le cas du cancer du col de l'utérus, on a évalué les effets de stratégies de dépistage de rechange selon lesquelles l'âge du dépistage initial passerait de 21 à 25 ans, comme le recommandent les nouvelles lignes directrices, ainsi que les coûts et avantages de remplacer le dépistage fondé sur la cytologie par des tests d'ADN en vue de repérer le virus du papillome humain (voir figure 1, version adaptée de celle publiée dans Papadiuk et coll.Note de bas de page 4). On a également évalué les effets de la vaccination contre le virus du papillome humain sur le taux de cancer et le traitement, ainsi que la mesure dans laquelle la vaccination pourrait influer sur la nécessité des tests de dépistage à l'avenir.Note de bas de page 5

Les recommandations initiales de 2002 du Comité national sur le dépistage du cancer colorectalNote de bas de page 6 étaient éclairées par des prévisions de microsimulations pour le Canada effectuées à l'aide du prédécesseur d'OncoSim. Depuis, OncoSim a été perfectionné de manière à pouvoir évaluer d'autres modalités de dépistage, y compris la sigmoïdoscopie flexible et la colonoscopie.Note de bas de page 7

À l'heure actuelle, il n'existe pas de programme structuré de dépistage du cancer du poumon au Canada, mais un programme-pilote est en cours d'élaboration en Ontario. Pour aider les décideurs politiques des provinces du Canada, un modèle pleinement validé de dépistage de cancer du poumon a été élaboré pour évaluer la rentabilité, les répercussions budgétaires et les incidences en matière de ressources d'un programme de dépistage axé sur la population visant les personnes à risque élevé.Note de bas de page 8 Une large gamme de scénarios ont été évalués selon des paramètres variables, dont les taux de participation et d'adhésion; l'âge et les seuils d'admissibilité au statut de personne à risque élevé; la fréquence (annuelle ou biennale) et le coût des tests de dépistage; et les taux « naturels » de renoncement au tabac. Les scénarios ont également tenu compte des avantages et des coûts supplémentaires qu'entraînerait la combinaison d'un programme de renoncement au tabac avec le programme de dépistage.Note de bas de page 9Note de bas de page 10

OncoSim est dirigé et pris en charge par le Partenariat canadien contre le cancer (PCCC), la mise au point des modèles a été effectuée par Statistique Canada, et du financement a été fourni par Santé Canada. OncoSim s'appelait anciennement le Modèle de gestion des risques de cancer (MGRC).

Modélisation des maladies chroniques : le modèle de santé de la population (POHEM)

Le modèle de santé de la population (POHEM) est un modèle empirique de microsimulations longitudinales des maladies et des facteurs de risque qui représentent la dynamique du cycle de vie de la population canadienne.Note de bas de page 11 En vue de prédire de manière fiable l'incidence et la prévalence de maladies comme le diabète, l'arthrose et les maladies cardiovasculaires, de même que le taux de mortalité selon plusieurs variables, il est nécessaire de disposer d'un ensemble pleinement validé de modules de facteurs de risque dynamiques pour le tabagisme, l'indice de masse corporelle, le cholestérol et l'hypertension.Note de bas de page 12

L'activité physique est l'un des facteurs de risque que le modèle simule. Le modèle d'activité physique a été élaboré à l'aide de l'Enquête nationale sur la santé de la population – une enquête longitudinale – et validé à l'aide des cycles ultérieurs de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes. Il tient compte de la marche et du vélo comme mode de transport, de l'activité physique récréative et d'une mesure globale de l'activité physique, estimée de pair avec une série d'autres facteurs de risque (âge, sexe, région, groupe ethnique, alcool, scolarité et revenu, et indice de masse corporelle) et des maladies chroniques autodéclarées (arthrite, cancer, hypertension, diabète et maladies du cœur) ainsi que l'état de santé et le taux de mortalité.Note de bas de page 13

Le modèle d'activité physique, élaboré par Statistique Canada, a été financé conjointement par l'Agence de la santé publique du Canada et par Statistique Canada.

Modélisation de la démence : POHEM-Maladies neurologiques

La démence impose un lourd fardeau aux soignants et aux systèmes de santé. Il est donc utile pour les décideurs politiques de prédire sa prévalence probable. Un modèle de microsimulation de la démence et d'autres maladies neurologiques a été élaboré au Canada dans le cadre de l'Étude nationale de la santé des populations relative aux maladies neurologiques. On a prévu que le nombre de personnes atteintes de démence doublera presque entre 2011 et 2031. De même, les coûts directs des soins de santé aux personnes atteintes de démence devraient doubler, passant d'environ 9,2 milliards de dollars en 2011 à 18,2 milliards de dollars en 2031.Note de bas de page 14

Le modèle Neuro POHEM a été mis au point par Statistique Canada et financé par l'Étude nationale de la santé des populations relative aux maladies neurologiques réalisée par le gouvernement du Canada.

Ce que l'avenir nous réserve

Pour les décideurs politiques, il est de plus en plus nécessaire et opportun d'utiliser des évaluations des coûts et avantages fondées sur des données probantes en vue de déterminer le bien-fondé de nouvelles interventions médicales et non médicales. Plusieurs des questions les plus importantes en matière de politique sanitaire – par exemple, les tendances relatives aux maladies cardiovasculaires, au cancer, à la démence, au cannabis et à l'utilisation d'opioïdes – sont difficiles à examiner et nécessitent des modèles de planification solides et complets.

En outre, le Canada et d'autres pays développés sont aux prises avec une population vieillissante qui aura besoin d'un plus grand nombre de ressources en matière de santé. Le vieillissement de la population et la hausse des problèmes de santé tels que l'obésité pourraient contribuer à une prévalence accrue des maladies chroniques et à une augmentation des coûts du système de santé. La microsimulation dynamique est une méthodologie utile pour enquêter sur les problèmes complexes de la santé et du système de santé, et elle permet aux décideurs politiques d'anticiper et d'explorer les effets potentiels des nouvelles politiques.

Dans le cadre de ses projets futurs de modélisation de microsimulation, Statistique Canada, en collaboration avec nos partenaires, tentera notamment de répondre à des problèmes de santé extrêmement complexes. Par exemple, nous œuvrons actuellement à mettre à jour la manière dont sont modélisées les maladies cardiovasculaires –l'une des premières causes de décès et d'invalidité – en tirant profit des données nouvellement couplées. Nous avons également entamé des travaux d'enquête préliminaires pour évaluer la possibilité d'élaborer des modèles de microsimulation sur la consommation de cannabis et d'opioïdes, y compris ses coûts et ses méfaits potentiels. Enfin, nous prévoyons élargir notre modèle actuel sur la démence afin d'y intégrer des facteurs de risque tels que la consommation de tabac et l'alcool.

Figure 1 : Les limites de l'efficience – graphique des coûts marginaux et des années de vie ajustées en fonction de la qualité (AVAQ) par rapport au scénario le moins coûteux.
Figure 1 : Les limites de l'efficience – graphique des coûts marginaux et des années de vie ajustées en fonction de la qualité (AVAQ) par rapport au scénario le moins coûteux. (VPH = virus du papillome humain, ADN = acide désoxyribonucléique)
Coûts marginaux et des années de vie ajustées en fonction de la qualité (AVAQ) par rapport au scénario le moins coûteux
Scénario Coûts marginaux Années de vie ajustées en fonction de la qualité (AVAQ)
Dépistage de l'ADN du VPH pour les femmes de 30 à 65 ans tous les 10 ans (Scénario du coût le plus faible) 0 $ 0
Dépistage de l'ADN du VPH pour les femmes de 30 à 65 ans tous les 7.5 ans 855 457 176 $ 17 313
Dépistage de l'ADN du VPH pour les femmes de 30 à 65 ans tous les 5 ans 2 310 537 663 $ 39 074
Dépistage de l'ADN du VPH pour les femmes de 30 à 65 ans tous les 3 ans 5 347 158 070 $ 64 748
Dépistage par cytologie pour les femmes de 25 à 65 ans tous les 3 ans 4 965 726 990 $ 42 141
Dépistage par cytologie pour les femmes de 21 à 65 ans tous les 3 ans 5 684 380 298 $ 42 819

Notes :

  • Seuil superieur : 50 000 $/AVAQ
  • Seuil inférieur : 100 000 $/AVAQ

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