Vidéo : Sylvia Ostry : Les leçons d’une légende

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Sylvia Ostry : Les leçons d’une légende - Transcription vidéo

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(Intro)

Bienvenue à « Hé-Coutez bien! », un balado de Statistique Canada où nous faisons la connaissance avec les personnes derrière les données et découvrons les histoires qu'elles révèlent. Je suis votre animatrice Mélanie Charron.

En 1972, Sylvia Ostry est devenue la première statisticienne en chef de Statistique Canada, et la seule femme à occuper ce poste jusqu'à ce jour. Il y a 50 ans, le monde était un endroit différent de ce qu'il est aujourd'hui : la NASA lançait son programme de navette spatiale et Le Parrain était à l'affiche dans les salles de cinéma.

Le monde du travail évoluait et les femmes étaient de plus en plus nombreuses à travailler à l'extérieur du foyer. En 1972, 45 % des femmes âgées de 25 à 54 ans faisaient partie de la population active, c'est à dire qu'elles occupaient un emploi ou en cherchaient un1. Bien qu'aujourd'hui, un tel pourcentage puisse nous sembler relativement faible, cela représentait un énorme changement à l'époque. Une décennie plus tôt, en 1962, cette proportion n'était que de 32 %, c'est quand même une augmentation de 40 % en seulement 10 ans.

En 1952, alors que Sylvia était chargée de cours à l'Université McGill, les femmes de sa province natale, le Manitoba, obtiennent le droit d'être membres d'un jury. En 1965, Sylvia commence à travailler comme directrice de la Division des études spéciales sur la main d'œuvre et de la consultation à Statistique Canada. Alors qu'en 1964, à peine un an auparavant, les femmes obtenaient le droit d'ouvrir un compte bancaire sans la signature de leur mari En 1971, l'année avant que Sylvia ne soit nommée statisticienne en chef, le Manitoba cesse de licencier les employées municipales après leur mariage.

Lorsque Sylvia Ostry est nommée à la tête du Conseil économique du Canada, le Globe and Mail se contente d'une annonce au bas de la cinquième page de la section féminine du journal.

Sylvia est décédée en 2020 et pour lui rendre hommage, nous revenons sur sa vie pour essayer d'en tirer quelques leçons.

Les extraits de la voix de Sylvia que vous entendrés, sont tirés d'une entrevue qu'elle a donnée à Bronwyn Bragg et Mary Breen, enregistrée en mai 2008.

Voici huit conseils inspirés de la vie de Sylvia Ostry.

(Carillon)

Conseil numéro un: « Mettez-vous au défi! ». Quand on pense à des gens qui ont mené des vies remarquables, il est difficile d'imaginer qui ils étaient avant de réussir.

Sylvia Ostry était d'origine modeste.

Adam: Je me nomme Adam Ostry. Je suis le fils de Sylvia Ostry. C'était une pionnière, vous savez. Sa propre mère, était une immigrante d'Angleterre et avait obtenu un diplôme de l'école normale de Winnipeg. Sa mère à elle, donc est née à Londres, dans un des quartiers ouvriers les plus emblématiques de la ville dans les années 1890 Tottenham Court road. Elle était véritablement partie de rien et la famille n'avait pas d'argent. La famille elle-même était des immigrés sans sou de la Prusse-Orientale. Donc le grand-père de ma mère provenait de Dyganz aujourd'hui Dyganz en Pologne. Il avait gagné de l'argent avant la crise de 1929, puis il l'avait tout perdu. Il n'a jamais pu véritablement se rétablir par la suite. Ma grand-mère a réussi à devenir institutrice, après avoir suivi les cours de l'école normale à Winnipeg, mais, ça s'est arrêté là. Ma mère et son frère ont été les premiers dans la famille à entreprendre des études supérieures et à obtenir des doctorats universitaires.

Narratrice: Sylvia Ostry s'est mise au défi! Elle était intelligente et travaillait dur et était fermement décidée à se dépasser pour réussir.

Dans ses propres mots.

Sylvia Ostry: Il était très difficile d'entrer à la faculté de médecine à l'Université du Manitoba. C'était une école de médecine de première classe, mais elle couvrait tout l'Ouest canadien. C'était la seule à l'époque et les femmes avaient beaucoup de mal à s'y tailler une place. Je ne me souviens plus combien avaient réussi à le faire depuis le début, pas plus d'une poignée! et comme il était plus difficile d'être juif, alors le fait d'être une femme juive me donnait vraiment le goût de relever le défi. J'avais deux amies au secondaire, très brillantes, et nous avions décidé que nous allions faire notre prémédecine et obtenir les notes les plus élevées dans l'Ouest canadien parce que nous allions nous organiser pour étudier et que nous échangerions nos notes en plus d'obtenir de l'argent et d'embaucher des spécialistes pour nous enseigner, et nous allions y aller une, deux, trois. Et j'ai dit : « S'ils nous refusent l'entrée, nous allons les poursuivre », ce qui semble très étrange pour l'époque, mais j'y tenais beaucoup, et c'est ce que nous avons fait.

Adam: Le talent et l'intelligence, l'intégrité, l'honnêteté, le travail acharné et la discipline; c'étaient les choses qu'elle respectait le plus chez les gens. Vous savez, lorsqu'elle avait l'occasion de l'employer, une de ses expressions préférées, qui qui démontrait d'où elle de la période pendant laquelle elle avait grandi dans les années 1950, était « to goof off », ce qui en anglais veut dire être paresseux! Et à chaque fois que je ne faisais pas mes devoirs ou que je ne travaillais pas, elle m'accusait d'être paresseux. Elle-même, si elle avait le choix entre se détendre et de travailler, elle choisissait invariablement de travailler.

(Carillon)

NARRATRICE: Conseil numéro deux: « Suivez vos passions, même – ou peut-être même surtout – si elles vous emmènent dans une direction inattendue! »

L'idée d'abandonner a toujours eu mauvaise presse. Avez-vous entendu parler du « piège des coûts irrécupérables »? Essentiellement, c'est la tendance qu'ont les gens à continuer de faire quelque chose parce qu'ils y ont investi beaucoup de temps, d'efforts et d'argent, et ce même si ça ne correspond plus à leurs besoins. Si cela semble être votre situation, peut-être aviez-vous déjà songé utiliser l'abandon stratégique? Et c'est fort probablement ce que ferait Sylvia!

Lors d'une visite auprès de son frère, qui étudiait à l'Université Queens, Sylvia s'est rendu compte, qu'elle préférerait de loin étudier les sciences sociales. Elle avait assisté à des conversations entre les étudiants sur des sujets comme l'art, la politique et l'économie, qui lui avaient semblées bien plus passionnantes que ses études en médecine, et avait donc décidé de se joindre à eux; toutefois, ça voudrait donc dire qu'il lui faudrait abandonner l'école de médecine.

SYLVIA : Je me suis beaucoup ennuyée la première année parce qu'on ne parlait de rien d'autre que d'anatomie, de physiologie et de biochimie. Mais cet été-là, je suis allée voir mon frère, qui étudiait à Queens, à Kingston, où j'ai passé l'été. Je me sentais comme sur Mars. Je n'avais jamais rencontré de gens qui lisaient des livres et parlaient d'histoire, et tout ce que j'avais fait, c'était d'étudier. Je suis allée voir le doyen de la faculté de médecine et lui ai dit : « Je me sens vraiment mal, mais je trouve la faculté de médecine si ennuyeuse que je veux la quitter. » Hors de lui, il m'a crié : « C'est exactement à cause de femmes comme vous que nous n'accepterons de femmes à la faculté de médecine, et que nous avions raison de le faire. Vous vous rendez compte que vous empêchez un homme d'y entrer! » Et je lui ai dit : « Je sais, je suis désolée, mais je veux étudier autre chose. » Et il a dit : « C'est faux, vous êtes comme toutes les femmes! Vous abandonnez pour pouvoir aller vous marier. » Je lui ai répondu : « C'est faux, je vais être docteure, mais pas en médecine. » Il a rétorqué : « C'est un mensonge! » Et je suis sortie.

JONATHAN : Je m'appelle Jonathan Ostry. Je suis le fils cadet de Sylvia et Bernard Ostry. Au départ, ma mère souhaitait devenir médecin. Il me semble que ce qui l'a poussée dans cette direction, c'est parce que c'était l'objectif le plus difficile, voire impossible, à atteindre, un peu comme ces gens qui souhaitent accomplir un exploit sportif, pas tellement parce que c'est leur véritable passion, mais plutôt pour le plaisir de pouvoir se dire « J'y suis arrivé! » Puis, elle s'est rendu compte, par la suite, que ce n'était vraiment pas le domaine qui l'intéressait le plus. Elle avait simplement choisi cette orientation pour la raison dont je viens de parler. En fait, c'est une très mauvaise raison pour motiver quelqu'un à faire quelque chose pour le restant de ses jours, n'est-ce pas ? C'est comme ça qu'elle a décidé qu'elle voulait se lancer dans l'économie.

NARRATRICE: Pour Sylvia, le plus important ce n'était pas forcément les cours qu'elle suivait ou son sujet d'étude, c'était plutôt :

SYLVIA: Si je raconte cette histoire, c'est que je voulais surtout apprendre. Je suis allée à McGill, mais je ne voulais pas suivre de cours d'économie, peu m'importait la matière. Mais ce qui s'est passé, c'est qu'on m'a dit : « Suivez des cours d'économie, nous pensons que vous pouvez faire deux années. »

JONATHAN: Je n'ai jamais vraiment vu ma mère comme une économiste. Bien sûr elle était économiste de formation. Mais, bon, pour moi, c'était avant tout ma mère! J'ai toujours considéré qu'elle et mon père étaient des gens qui savaient « tout sur tout ».

(Carillon)

NARRATRICE: Conseil numéro trois : « Refusez d'accepter les limites que d'autres vous imposent! » Sylvia a été victime de discrimination toute sa vie. Même après l'obtention d'un doctorat, les Nations Unies lui ont refusé un emploi parce qu'elle était une femme.

SYLVIA: Je voulais d'abord devenir économiste du développement, je suis allée aux Nations Unies, doctorat en poche, voir le responsable de tout cela et je lui ai dit : « J'ai toutes les compétences et j'aimerais beaucoup travailler ici ». Il m'a répondu : « Écoutez, autant vous le dire clairement, aucun gouvernement dans les pays en développement n'embauchera une femme! Vous feriez mieux de trouver une autre carrière ». C'est incroyable que les gens puissent dire de telles choses! Mais c'était honnête… et quand je suis allée à McGill… il a fallu que je m'en trouve une autre. Et comme l'économie du travail m'intéressait beaucoup, c'est à cela que j'ai travaillé.

ADAM: Ma mère a mené le bon combat, même si elle a eu des déceptions professionnelles. Dans son plan de carrière, vous savez, elle dans les années '70 elle voulait être sous-ministre des Finances, et ensuite elle voulait être nommée gouverneure de la Banque du Canada. Mais vous savez, elle faisait face aux mœurs de son temps, et puis y avait aucune chance qu'une femme soit nommée soit sous-ministre des finances soit gouverneure de la Banque du Canada. Elle en était consciente, on le lui avait dit d'ailleurs. Mais nonobstant tout ça, elle a tiré le maximum de profit de ce que les cartes lui ont offert. Vous savez, il y a une vieille expression qui dit à peu près « Il faut aller au bout du chemin qui s'offre à vous » et le fait demeure qu'elle a tiré le meilleur parti de la « donne » qui lui avait été distribuée. Avant qu'elle rentre à Ottawa, en sortant de l'université, elle avait essayé d'obtenir un poste aux Nations Unies dans le domaine du développement; et elle avait été refusée par les Nations Unies. Mais ça ne l'a pas arrêté. Elle ne s'est pas laissé abattre. Elle n'a pas abandonné lorsqu'elle s'est retrouvée face à ce qui semblait être une impasse. Elle a trouvé sa propre voie pour réussir; elle a refusé d'accepter les limites imposées par les autres et par les mœurs de son temps.

JONATHAN: À l'instar des chats de la légende, elle a prouvé qu'elle aussi, en tant qu'économiste, avait neuf vies! Elle ne s'est pas contentée de passer de la médecine à l'économie. Elle a fait un doctorat à Cambridge sur un sujet qui serait considéré aujourd'hui comme plutôt incompréhensible. Sa thèse portait sur la planification économique de type soviétique dans la nouvelle Inde indépendante. Elle n'a travaillé ni sur l'économie marxiste, ni sur l'économie du développement, ni sur la planification soviétique. Elle a ensuite travaillé à l'Oxford Institute of Statistics and Economics et a également fait beaucoup d'autres choses. Elle est finalement devenue économiste du travail, avant d'être considérée comme une spécialiste du marché du travail canadien et, plus généralement, de l'ensemble des enjeux de l'économie canadienne. Elle a été présidente du Conseil économique du Canada. Elle s'est également spécialisée en matière réglementaire en microéconomie, alors qu'elle occupait le poste de sous-ministre de la Consommation et des Affaires commerciales. Elle a enfin été reconnue officiellement comme experte d'échange commerciaux internationaux, ce constitue un sujet totalement différent. On peut vraiment dire qu'elle a passé sa carrière à se réinventer de toutes sortes de façons. Elle avait suffisamment de confiance en elle et en ses atouts pour savoir qu'elle pouvait le faire.

(Carillon)

NARRATRICE: Conseil numéro quatre: « Face à un problème, essayez de voir les choses autrement! »

Avant que Sylvia n'occupe le poste de directrice de la Division des études spéciales sur la main-d'œuvre et de la consultation, Statistique Canada étudiait l'offre de main-d'œuvre, en s'intéressant au nombre d'hommes occupant un emploi et à celui de ceux qui étaient disponibles pour en occuper un.

SYLVIA: J'ai adoré mon premier emploi à Statistique Canada; on appelait ça les études spéciales sur la main-d'œuvre mais c'était fort intéressant, car on me laissait joindre des questionnaires distincts à l'enquête auprès des ménages pour me permettre d'obtenir des renseignements sur toute une gamme de choses que personne d'autre n'avait et que nous produisions. Cela me permettait d'embaucher des universitaires et nous produisions des études incroyables. Alors j'adorais ce travail. C'était vraiment fascinant. Et, en fait, certaines de mes premières publications ont été très importantes aux États-Unis. Nous concevions de nouvelles façons de voir les choses, des façons de faire. Je voulais développer des mesures non seulement de l'offre, mais également de la demande. Je voulais développer des mesures non seulement de l'offre, mais également de la demande.

NARRATRICE: Elle souhaitait aborder ce sujet sous un autre angle. Son idée était d'examiner la participation des travailleurs au marché du travail, les raisons pour lesquelles quelqu'un pouvait choisir de ne pas intégrer la population active et de ne pas trouver d'emploi, et le fait qu'une telle personne pourrait ou non souhaiter travailler dans des conditions différentes.

Les études sur la main-d'œuvre ont donné à Sylvia les ressources nécessaires pour étudier de plus près la main-d'œuvre canadienne, comme cela n'avait jamais été fait auparavant. Statistique Canada mesurait bien l'offre de main-d'œuvre depuis longtemps, mais le terme main-d'œuvre (manpower, en anglais) était pris dans un sens un peu trop littéral et n'intégrait que les hommes. Sylvia avait compris l'intérêt d'élargir les recherches, en incluant d'autres groupes dans de nouvelles mesures. Elle a réinventé la façon dont nous envisagions des concepts comme le travail et la main-d'œuvre, en élargissant l'analyse aussi bien aux hommes qu'aux femmes. Elle a étudié la présence des femmes sur le marché du travail et, plus particulièrement, la question de savoir ce qui poussait une femme à choisir ou non de travailler, ainsi que l'effet de facteurs tels que l'éducation, les revenus du mari et la présence d'enfants sur cette décision. C'était un vaste sujet et un projet ambitieux, à une époque où, selon les mots de l'économiste Joan Mc Farland, « La plupart des analyses économiques […] ignoraient complètement le rôle des femmes dans l'économie. »

Sylvia Ostry a étudié la productivité d'une personne tout au long de sa vie et la production perdue en raison de son décès prématuré ou de son départ à la retraite. Son étude portait sur la présence sur le marché du travail et sur les gains des agents économiques masculins et féminins, ce qui en faisait la première étude canadienne de ce type.

Sylvia a remis en cause un certain nombre d'acquis de l'économie traditionnelle, changeant la perspective habituelle et s'intéressant non seulement aux hommes, mais également aux femmes, accroissant ainsi notre compréhension de l'économie du travail.

(Carillon)

NARRATRICE: Conseil numéro cinq:« Vivez le succès selon votre propre définition! »

Sylvia Ostry elle-même était mère et elle avait aussi une carrière. Une situation qui lui valait parfois d'être jugée par les autres.

SYLVIA: Eh bien… à Ottawa, on m'a dit que beaucoup de femmes étaient scandalisées et horrifiées que je travaille. Elles trouvaient cela tout simplement épouvantable. J'avais des enfants et je travaillais à temps plein. Elles ne me l'ont jamais dit, mais bien des gens m'en ont parlé. La seule fois où cela a été dit ouvertement, c'est quand on m'a nommée à l'OCDE, en 1979. On m'a raconté que l'épouse de l'ambassadeur avait dit à son mari que je n'avais pas le droit d'entrer à l'ambassade parce que je lui faisais tellement honte qu'il lui était impossible de m'accueillir. J'étais mariée, j'avais deux enfants, comment pouvais-je me retrouver dans un endroit comme l'OCDE et en être la directrice! L'économiste en chef! Et il était tout simplement scandaleux pour une femme de travailler.

JONATHAN: Vous savez, lorsque ma mère a intégré l'OCDE en tant qu'économiste en chef, elle a établi un certain nombre de premières, peut-être encore plus nombreuses que lorsqu'elle est devenue statisticienne en chef, parce que, dans ce dernier cas, c'était au Canada, son pays. Il est vrai qu'on peut estimer qu'il est toujours plus facile de « s'élever » dans son propre pays. Mais, quand elle a obtenu le poste de chef économiste à l'OCDE, la plupart des gens à Paris étaient absolument incrédules. Tout d'abord, parce que, depuis toujours, ce poste était occupé par un Européen, parfois par un Canadien ou un Américain, mais vous savez, le Canada était un peu considéré comme « un coin perdu du bout du monde » et tout le monde se demandait ce que cette Canadienne venait faire à Paris. Deuxièmement, et cela a beaucoup joué, c'était un milieu assez misogyne. Je suis certain que les oreilles de ma mère ont dû siffler lorsque les gens chuchotaient dans les couloirs de l'organisation, faisant des remarques sur sa présence à ce poste : « Elle vient du Canada et c'est une femme! Elle n'est pas des nôtres! ». En plus, le fait qu'elle était juive a encore probablement contribué aux interrogations. Elle ne faisait vraiment pas « partie du club », on peut donc véritablement parler de « sortir de sa zone de comfort ».

NARRATRICE: Chacun décide pour soi de ce qu'est le succès. Et si vous souhaitez suivre les traces de Sylvia et définir le succès comme le fait d'élever deux enfants et d'être l'économiste en chef de l'OCDE, allez-y! Grand bien vous fasse, vous ne manquez pas de confiance en vous!

(Carillon)

Conseil numéro six: « Quand les préjugés ferment une porte, enfoncez-la! »

Vous connaissez peut-être l'expression « quand une porte se ferme, une autre s'ouvre ». C'est peut-être vrai. Mais il est également vrai que les préjugés ferment parfois des portes. Et quand ces portes se ferment, n'hésitez pas à les enfoncer complètement. Cette maxime pourrait s'appliquer non seulement au sens figuré, mais également au sens propre, à de nombreux moments de la vie de Sylvia.

SYLVIA: Le moment le plus drôle, c'est quand Flo Bird a tenu sa première réunion pour discuter de la commission royale sur la situation de la femme. La rencontre avait lieu dans un club très chic d'Ottawa et j'allais dîner avec elle. On m'a stoppée à l'entrée et j'ai dit : « Je suis désolée, j'ai un dîner de travail avec la sénatrice Bird. » On m'a dit : « Vous ne pouvez pas entrer par cette porte-ci. Ce n'est pas permis parce que vous êtes une femme. Vous devez entrer par la porte de côté. » J'ai donc éclaté de rire et dit : « Nous avons bien raison de tenir une réunion sur une commission royale sur la situation de la femme, et je vais m'assurer qu'on ferme cet endroit à moins que vous m'ouvriez cette porte d'entrée. »

(Carillon)

Conseil numéro sept: « Entourez-vous de personnes qui vous aiment et vous soutiennent! »

Comme vous le savez, les détracteurs auront toujours des reproches à formuler. Mais, inspirez-vous de la vie de Sylvia, s'entourer de gens qui vous aiment et vous appuient fait toute la différence. Pour Sylvia, cet allié c'était Bernard, son mari.

SYLVIA: Mon mari était l'homme le plus extraordinaire. Je le connaissais depuis que j'avais 5 ans.

ADAM: Elle n'aurait pas survécu sans mon père. Ma mère a eu la chance d'avoir mon père comme mari. Vous savez, mon père aimait ma mère, il adorait ma mère. Il aurait embrassé le sol sur lequel elle marchait, et pour toutes sortes de raisons. Ma mère n'a jamais perdu de vue à quel point son mari lui était dévoué! Et, mon frère et moi avons eu l'immense privilège d'avoir grandi et d'avoir été élevés par deux personnes qui s'aimaient autant que notre père et notre mère. Alors chacun exprime son amour pour l'autre d'une manière différente. Pour mon père par exemple, la collection de meubles et d'objets d'art de styles Art nouveau et Art déco, qu'on peut maintenant voir au Musée royal de l'Ontario à Toronto, témoigne en fait de l'amour de mon père pour ma mère. Lui-même n'était pas néces-sairement spécialement intéressé par cette période mais il a bâti cette collection, parce qu'elle, elle l'était. Intellectuellement, c'était elle qui s'intéressait à la période de la république de Weimar et de l'Art déco français. Cette période la captivait sur le plan politique et elle se passionnait pour les troubles de la période des années '20 et d'30 en Europe, notamment en France et en Allemagne. Et c'est pour ça que mon père a décidé de l'entourer d'objets incarnant cette époque. C'était pour lui un moyen de lui manifester son amour. Tout au long de sa vie, ma mère n'a pris aucune grande décision quant à sa carrière sans d'abord en parler avec mon père. Quand on regarde la carrière de ma mère, je suis convaincu qu'il n'y a pas beaucoup d'autres exemples de mari renonçant volontairement à des occasions de carrière pour lui-même-, afin de privilégier l'évolution professionnelle de son épouse.

SYLVIA: J'avais été nommée présidente du Conseil économique et j'étais au bureau un matin quand l'adjoint du directeur général m'a téléphoné pour me dire : « Le chef du département des Affaires économiques prend sa retraite. C'est avec beaucoup d'intérêt que nous souhaiterions vous interviewer. Le directeur général aimerait savoir si vous pourriez venir à Paris. » J'étais stupéfaite et lui ai dit : « Eh bien… je pourrais vous rappeler vendredi. » C'était un mercredi, et en rentrant à la maison ce soir-là, j'ai dit à mon mari : « J'ai eu un appel fou de Paris » et le lui ai décrit en disant « Par souci de politesse, j'attendrai jusqu'à vendredi, puis je leur dirai non », et mon mari m'a dit « es-tu folle? » Je lui ai demandé : « Que veux-tu dire? » Ce à quoi il m'a répondu : « On ne t'offrira jamais un autre emploi aussi crucial que celui-là au cours de ta vie. » Il avait raison. C'était très important à l'époque. « Que veux-tu que je fasse? » lui ai-je demandé. « Je ne peux pas le faire. » Et lui de répondre : « Oui, tu le peux, tu vas y aller et je vais trouver une solution. » C'est ainsi qu'il était. Je n'en serais pas là sans lui.

(Carillon)

NARRATRICE: Conseil numéro huit: « Travaillez fort! » Notre dernier conseil nous vient directement de Sylvia Ostry.

SYLVIA: Il faut donner le meilleur de soi-même, faire preuve de discipline et travailler fort. Je sais que ça sent le réchauffé, mais c'est ce que j'ai fait. Je n'ai jamais pensé au pouvoir, que ce soit en cherchant un emploi ou quoi que ce soit. Je voulais simplement faire mieux que quiconque. Et j'étais déjà comme ça en première année d'école.

ADAM: Sylvia Ostry était un être humain compliqué. Elle était complexe. Elle était très intelligente; elle était très douée, elle était motivée par son besoin de travailler; elle exprimait son identité par le biais de son travail et elle a consacré sa vie au travail. Elle était totalement intègre et était d'une honnêteté absolue, d'abord envers elle--même, mais elle n'en exigeait pas moins des autres, à commencer par ses enfants. En tant que mère, elle m'a appris, ou en tout cas a essayé de m'apprendre, et ce, dès mon plus jeune âge, la discipline du travail et la nécessité d'être honnête avec soi-même- sur ce que qu'on peut et ne peut pas faire. Elle croyait fermement qu'il fallait essayer d'être le meilleur possible et de s'y efforcer en permanence. Elle avait toujours une expression qu'elle utilisait avec moi, chaque fois que je renonçais et que je disais que je ne pouvais pas, que j'étais tanné, que je n'y arriverais pas. Ça la contrariait énormément et elle me disait que c'est parce que je ne faisais pas suffisamment d'efforts que je ne réussissais pas. Elle employait l'expression en anglais : « Your reach should always exceed your grasp! » « Ton but doit être hors d'atteinte et rester hors d'atteinte! » Elle--même a vécu par ce crédo toute sa vie et elle a vécu en vertu de cette conviction.

JONATHAN: Sylvia a consacré sa vie à améliorer le bien-être de la population canadienne. Elle était non seulement une intellectuelle de haute volée avec des compétences dans de multiples domaines, mais elle était également avide de savoir, pour l'amour du savoir. Elle s'intéressait à la façon de tirer parti des connaissances pour orienter les politiques, dans le but, au bout du compte, d'améliorer le bienêtre de la population canadienne, voire, dans un contexte plus large, de l'humanité. C'est à cet objectif qu'elle a consacré sa vie.

ADAM: Ma mère était une personne qui était totalement engagée à servir son pays, à servir ces concitoyens, à servir l'État. Elle y a consacré toute sa vie. Pour elle, il n'y avait pas de vocation plus noble et elle en est une parfaite illustration. e crois qu'on peut dire que le Canada en a été conscient. Quand elle est morte, on lui avait décerné le grade de compagnon de l'Ordre du Canada. D'ailleurs mon père est décédé également avec le grade de compagnon de l'Ordre du Canada. C'était l'un des très rares couples qui se sont vus tous les deux octroyer le le plus grade de compagnon de l'Ordre. Cependant, j'espère surtout que les gens se souviendront d'elle pour avoir contribué à faire du Canada un pays un meilleur endroit où vivre.

(Conclusion)

NARRATRICE: Vous venez d'entendre « Hé-Coutez bien! ». Merci aux fils de Sylvia Ostry, Adam Ostry et Jonathan Ostry, pour leur contribution spéciale à cet épisode. Merci à Joan McFarland pour son aide avec certains des concepts économiques. Notre gratitude va également aux bibliothécaires et archivistes de Statistique Canada, de Bibliothèque et Archives Canada, pour leur aide à la recherche; ainsi qu'à l'équipe des collections spéciales de la Bibliothèque de l'Université d'Ottawa, pour nous avoir permis d'inclure les extraits de l'entrevue de Bronwyn Bragg et de Mary Breen avec Sylvia Ostry.

Si vous avez aimé cette émission, n'hésitez surtout pas à nous évaluer, à la commenter et à vous y abonner à partir de votre plateforme d'écoute habituelle. ous y trouverez également la version anglaise de notre émission, intitulée « Eh Sayers ». Merci de votre écoute! À bientôt.

(Le mot-symbole du Canada est à l'écran)