Évolution récente de la transmission des langues immigrantes au Canada

par René Houle

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Introduction

La transmission des langues immi­grantes représente l'un des éléments du processus d'établissement des communautés immigrantes au Canada. Comme la religion, la langue d'origine peut être un marqueur d'ethnicité. Elle peut aussi procurer des avantages socioéconomiques tels que l'accès à certains biens et services offerts par ou pour la communauté immigrante. La réussite scolaire des enfants d'immigrants est associée au maintien de la langue d'origine et des loyautés ethniques. La survie et la transmission entre générations des langues immigrantes au Canada constituent aussi des enjeux du multiculturalisme canadien. En effet, la Loi sur le multiculturalisme et le préambule de la Loi sur les langues officielles mentionnent que le Canada doit encourager la préservation et le renforcement du statut et de l'usage des langues étrangères. La manière dont les langues immigrantes sont transmises au Canada n'est pas bien différente de celle observée aux États-Unis. Dans ce pays, les études montrent que la connaissance et l'utilisation des langues immigrantes ont à peu près disparu au profit de l'anglais chez les adultes de troisième génération1, sinon, chez ceux de la deuxième2. Au Canada, les études montrent des résultats un peu plus nuancés. Alors que les groupes d'immigrants d'origine européenne ont eu plus de difficultés à conserver leur langue au fil du temps, les groupes d'immigrants plus récents qui parlent l'espagnol, une langue chinoise ou le pendjabi sont généralement plus susceptibles de maintenir la leur3.

Plusieurs facteurs influent sur le fait de conserver ou non les langues immigrantes d'une génération à une autre. Le plus important d'entre eux est la mesure dans laquelle les enfants sont exposés à ces langues au sein de la famille4. L'exposition à la langue immigrante peut aussi se produire à l'extérieur du foyer, par des contacts avec d'autres enfants étant également exposés à ces langues et par l'entremise de diverses activités d'apprentissage organisées par les communautés linguistiques5, ainsi que par des contacts plus étendus avec les autres personnes de même langue maternelle. Dans cette optique, le fait que la majorité des immigrants venus s'installer au Canada depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale aient été des immigrants familiaux a certainement eu des conséquences positives sur le dynamisme des langues immigrantes. Dans tous les cas, c'est d'abord par l'entremise des adultes, et en particulier des mères, que s'opère la transmission linguistique aux enfants.

Dans le présent article, on examine l'évolution de la transmission des langues immigrantes entre 1981 et 2006. En premier lieu, on compare la situation à deux recensements espacés de 25 ans. On parle de comparaison historique, c'est-à-dire de deux populations définies de façon identique, soit les mères immigrantes ayant des enfants de moins de 18 ans nés au Canada. La transmission des langues s'est-elle accrue ou a-t-elle diminué durant cette période? Dans quelle mesure les divers facteurs d'exposition aux langues ont-ils influé sur cette évolution?

En second lieu, on s'intéresse à la dimension intergénérationnelle de la transmission des langues immigrantes. Pour ce faire on compare les mères immigrantes qui, au Recensement de 1981, avaient des enfants de moins de 18 ans nés au Canada à leurs filles, 25 ans plus tard, alors que ces dernières sont âgées de 25 à 42 ans et elles-mêmes devenues mères. On parle ici de comparaison intergénérationnelle (voir « Ce qu'il faut savoir au sujet de la présente étude » pour obtenir plus de renseignements sur la méthode, les concepts et les définitions).

 

Début de l'encadré

Ce qu'il faut savoir au sujet de la présente étude

Le présent article traite de la transmission linguistique des parents aux enfants chez les immigrants dont la langue maternelle n'est ni l'anglais, ni le français, ni une langue autochtone ni une langue des signes. Aux fins de la présente étude, ces langues sont désignées comme étant des « langues immigrantes ». Les langues immigrantes non spécifiées sont également exclues des analyses.

Les données sont tirées des formulaires longs des recensements de 1981 et 2006 qui ont été remplis par 20 % des ménages canadiens. Les personnes vivant dans un logement collectif sont exclues. Toutes les estimations ont été pondérées afin qu'elles représentent l'ensemble de la population des groupes linguistiques étudiés.

Pour examiner l'évolution de la transmission, on compare les femmes immigrantes de 1981 à celles de 2006 en mesurant la proportion de leurs enfants âgés de moins de 18 ans, nés au Canada, et ayant la même langue maternelle qu'elles. On restreint la population des enfants à ceux nés au Canada, car le contexte de la transmission chez les enfants arrivés au Canada avec leur mère est fort différent.

L'approche intergénérationnelle consiste à comparer les mères en 1981 à leurs filles nées au Canada et ayant atteint l'âge adulte 25 ans plus tard, soit en 2006. Afin d'assurer la comparaison la plus précise possible, on n'a retenu que les mères âgées de 25 à 42 ans au moment du Recensement de 2006, soit les filles âgées de moins de 18 ans en 1981. Les femmes de 25 à 42 ans nées au Canada d'une mère immigrante qui n'ont pas une langue immigrante comme langue maternelle sont exclues de l'analyse.

On n'a retenu que les réponses uniques à la question sur la langue maternelle, les réponses multiples n'ayant pu être utilisées en 1981 parce qu'elles étaient incomplètes. Cette contrainte limite l'étude. En effet, une partie des femmes qui ont comme langue maternelle à la fois une langue immigrante et une des deux langues officielles du Canada (8 % de l'effectif des femmes immigrantes au Recensement de 2006), sont exclues des analyses. Les répercussions de cette exclusion semblaient mineures en 2006, puisque l'intensité de la transmission des langues immigrantes des mères immigrantes ayant des enfants âgés de moins de 18 ans, nés au Canada, s'établissait à 56 % en tenant compte des réponses multiples et de 55 % en tenant compte des réponses uniques.

Les groupes linguistiques utilisés dans la présente analyse ont été créés sur la base des catégories de langue maternelle spécifiées dans le recensement. Par exemple, les langues slaves non incluses dans les langues spécifiées telles que le russe, l'ukrainien et le serbe n'ont pas été retenues. Pour la comparaison historique, seuls les groupes dont on avait au moins 200 femmes, avant pondération, du groupe linguistique spécifié en 1981 et en 2006 sont analysés. Toutefois, une catégorie résiduelle incluant toutes les autres langues spécifiées a été créée. Pour la comparaison intergénérationnelle, le critère du nombre de femmes a été abaissé à 150 afin d'obtenir un éventail un peu plus large de groupes linguistiques, car les filles sont moins nombreuses que les mères à avoir une langue maternelle immigrante.

Analyse multivariée
L'intensité de la transmission des langues se calcule comme la proportion d'enfants dont la langue maternelle est la même que celle de leur mère. Comme il s'agit d'une proportion, on a choisi l'analyse de régression logistique pour la modélisation.

Quatre types de modèles ont été élaborés. Le modèle 1 isole l'effet de l'année du recensement en interaction avec celui du groupe linguistique sur la probabilité d'une transmission linguistique. Ce modèle permet de comparer l'évolution de chaque groupe linguistique entre 1981 et 2006 en maintenant les autres variables constantes. Le modèle 2 vise à isoler l'effet de l'année du recensement sur la transmission en tenant compte des autres variables, incluant le groupe linguistique. Le modèle 3 vise à isoler l'effet de l'année du recensement sur la transmission sans tenir compte des autres variables (non contrôlé). Enfin, le modèle 4 est spécifique à chaque année de recensement. Il permet de déterminer l'effet de chaque variable sur la transmission des langues tout en maintenant constant l'effet des autres variables incluses dans le modèle. Les facteurs retenus pour effectuer les régressions sont regroupés comme suit : les caractéristiques sociodémographiques, soit le sexe et l'âge des enfants, ainsi que l'âge et le diplôme le plus élevé obtenu par la mère; les caractéristiques de l'union, de la famille ou du ménage, dont le caractère mixte de l'union (selon le critère de la langue maternelle de chacun des conjoints); les caractéristiques migratoires de la mère comme la période et l'âge à l'arrivée au Canada; et les variables contextuelles qui doivent servir à qualifier le territoire. Les variables contextuelles se réfèrent à trois caractéristiques des divisions du recensement, soit la population adulte de chaque langue maternelle, la population d'immigrants récents (dix ans ou moins de résidence au Canada) et la population bilingue. Dans les trois cas, on a calculé le pourcentage que représente chacune des trois populations concernées parmi la population adulte totale. Ces variables sont substituées à celles de la province ou de la région métropolitaine de recensement.

Fin de l'encadré

En 2006, les quatre langues immigrantes les plus fréquemment transmises étaient l'arménien, le pendjabi, le bengali et l'ourdou

La transmission linguistique diffère grandement d'un groupe linguistique à l'autre (tableau 1). Chez certains groupes linguistiques (néerlandais, italien, créole et tagalog) la transmission de la langue maternelle des mères aux enfants de moins de 18 ans, soit comme langue maternelle, soit comme langue parlée le plus souvent ou régulièrement à la maison, ne dépasse pas les 20 %. Par contre, l'intensité de cette transmission est très élevée chez les groupes arménien, pendjabi, chinois, perse, turque, bengali et ourdou, où elle excède 70 %. Par ailleurs, pour certaines langues, par exemple le portugais, le grec, le créole et l'hindi, les pourcentages de ceux déclarant parler la langue sont beaucoup plus élevés que ceux les déclarant comme langue maternelle ou langue parlée à la maison.

Tableau 1 Proportion des enfants de 18 ans et moins, nés au Canada, ayant la même langue maternelle que la mère, vivant dans un foyer où l'on parle la langue de la mère ou ayant une certaine connaissance de la langue maternelle de la mère, 2006Tableau 1 Proportion des enfants de 18 ans et moins, nés au Canada, ayant la même langue maternelle que la mère, vivant dans un foyer où l'on parle la langue de la mère ou ayant une certaine connaissance de la langue maternelle de la mère, 2006

L'intensité de la transmission des langues immigrantes est généralement à la hausse

Pour l'ensemble des groupes linguistiques, au Recensement de 1981, la langue immigrante a été transmise à 41 % des enfants de moins de 18 ans nés au Canada, et, au Recensement de 2006, à 55 % des enfants du même groupe d'âge nés au Canada, soit une augmentation de 14 points de pourcentage par rapport à 1981 (tableau 2). L'intensité de la transmission des langues immigrantes a augmenté chez la majorité des 20 groupes linguistiques. Les exceptions concernent essentiellement des langues européennes (portugais, italien, grec, tchèque) dont l'intensité a diminué, ainsi que le tagalog et l'arménien, qui étaient aussi couramment transmis en 1981 qu'en 2006.

Tableau 2 Transmission des langues immigrantes, enfants de moins de 18 ans nés au Canada, 1981 et 2006Tableau 2 Transmission des langues immigrantes, enfants de moins de 18 ans nés au Canada, 1981 et 2006

Entre 1981 et 2006, la compo­sition de l'immigration a changé considérablement et les changements survenus peuvent avoir eu des répercussions importantes sur l'intensité de la transmission des langues immigrantes. Il en va de même pour le profil socioéconomique des femmes en ce qui a trait à leur niveau de scolarité, à la tradition linguistique du pays où elles sont nées (selon le statut de l'anglais et du français en vigueur dans le pays) et aux groupes de langue maternelle auxquels elles appartiennent. Par exemple, en 1981, 7 % des mères avaient un diplôme universitaire contre 28 % en 2006. En 1981, 13 % des mères étaient originaires d'un pays où le français ou l'anglais avaient un statut particulier contre 53 % en 2006, soit 40 % pour l'anglais et 13 % pour le français6. Quant à la langue maternelle, la distribution était dominée en 1981 par des langues européennes alors que la situation était complètement différente 25 ans plus tard, alors que les personnes de langue maternelle d'origine asiatique (chinois, tagalog, pendjabi, arabe) et latino-américaine (espagnol) représentaient la majorité des immigrants.

Les résultats de régressions logistiques permettent d'examiner l'évolution de la transmission des langues entre 1981 et 2006 pour les différents groupes linguistiques en tenant compte de plusieurs facteurs d'exposition qui influent sur les chances de transmission. Les résultats des régressions confirment que la transmission des langues immigrantes s'est accrue entre 1981 et 2006 chez la plupart des groupes (tableau 2). Un seul groupe a vu sa transmission linguistique diminuer entre les deux recensements (le groupe italien) et on observe deux groupes dont l'intensité du phénomène est demeurée stable sur l'ensemble de cette période, soit ceux de langue portugaise et tchèque. Dans les trois cas, il s'agit de groupes d'immigrants d'établissement ancien.

Lorsqu'on contrôle d'autres variables, l'intensité de la trans­mission linguistique s'accroit, c'est-à-dire qu'à caractéristiques d'exposition égales, l'écart d'intensité de la transmission s'est accru encore plus que les pourcentages bruts ne le laissent voir. Il s'agit en grande partie du résultat de l'accroissement de la scolarisation des mères dont la conséquence a été de faire diminuer la transmission des langues, les femmes plus instruites ayant tendance à moins transmettre leur langue maternelle à leurs enfants. Autrement dit, la transmission des langues immigrantes, déjà plus forte en 2006 qu'en 1981, l'aurait été d'autant plus si le profil de scolarisation des mères était demeuré inchangé (tableau 2).

D'une génération à l'autre vivant au Canada, la transmission de la langue immigrante diminue

Pour étudier l'évolution de la trans­mission linguistique intergénéra­tionnelle, on compare les mères de 1981 avec leurs filles devenues mères à leur tour 25 ans plus tard, soit en 2006 (voir « Ce qu'il faut savoir au sujet de la présente étude »). L'intensité de la transmission intergénérationnelle des langues évolue en sens contraire de la transmission historique. Alors que les mères transmettaient leur langue dans une proportion de 41 % en 1981, cette proportion n'était plus que de 23 % en ce qui avait trait à leurs filles 25 ans plus tard, soit une diminution de 18 points de pourcentage7 (tableau 3). C'est le « marché matrimonial », plus que tous les autres facteurs, qui détermine l'évolution de la transmission des langues d'une génération à l'autre. Comme de nombreux travaux l'ont documenté, le fait de former une union exogame8 réduit considérablement la transmission des langues immigrantes. Or, les filles nées au Canada de mères immigrantes sont exposées à un marché matrimonial dominé par un important bassin démographique de partenaires potentiels de langue maternelle anglaise ou française qui ne connaissent pas la langue immigrante.

Tableau 3 Transmission des langues immigrantes des mères immigrantes en 1981 à leurs filles âgées de 25 à 42 ans en 2006 et leurs enfants de moins de 18 ans, nés au Canada, 1981 et 2006Tableau 3 Transmission des langues immigrantes des mères immigrantes en 1981 à leurs filles âgées de 25 à 42 ans en 2006 et leurs enfants de moins de 18 ans, nés au Canada, 1981 et 2006

Cette évolution à la baisse s'observe pour neuf groupes linguistiques, dont les groupes italien, grec et chinois, entre autres. L'évolution est stable dans le cas du groupe linguistique pendjabi. Par ailleurs, la transmission des langues des femmes de deuxième génération à leurs enfants est la plus forte chez celles dont la langue maternelle est le pendjabi avec 53 %, suivi par celles de langue grecque (41 %) et espagnole (30 %).

Les filles ont une vie différente de celle de leurs mères

Bon nombre de caractéristiques des mères en 2006 sont différentes de celles de leurs propres mères 25 ans plus tôt. Hormis le fait que les mères avec enfants en 2006 étaient en moyenne plus jeunes que leurs propres mères en 1981, c'est principalement le niveau de scolarité et le caractère endogamique ou exogamique des unions qui a changé. En 1981, près de 60 % des mères n'avaient aucun diplôme alors qu'en 2006 seulement 4 % de leurs filles adultes se trouvaient dans cette situation. À l'inverse, 7 % des mères possédaient un diplôme universitaire en 1981 contre 35 % de leurs filles adultes en 2006. De même, en 2006, 55 % de leurs filles, toutes de seconde génération et donc nées au Canada, vivaient au sein d'une union exogame, principalement avec un conjoint de langue maternelle anglaise ou française, alors que la majorité des mères (79 %) avaient un conjoint de même langue maternelle en 1981. Une autre différence fondamentale est que, contrairement à leurs mères immigrantes, les filles devenues mères en 2006 ont vécu toute leur enfance et leur adolescence au Canada. Les contextes sociaux et culturels durant l'enfance peuvent influer à long terme sur les valeurs et les comportements d'une personne, incluant le désir de transmettre sa langue maternelle. Les autres caractéristiques des deux groupes de femmes étaient assez semblables entre elles. Quand on tenait compte de ces caractéristiques, le portrait de l'évolution de la transmission intergénérationnelle se modifiait substantiellement. Bien que, pour l'ensemble des groupes linguistiques, on continue d'observer une baisse entre 1981 et 2006, il est plus exact de parler d'une stabilité pour une majorité de groupes linguistiques (tableau 3)9.

Tout comme pour l'évolution historique, le fait de maintenir cons­tante l'influence des autres facteurs se traduit par un accroissement de l'intensité de la transmission linguistique. L'explication est différente : ce n'est plus seulement le niveau de scolarité qui agit comme élément réducteur de la transmission intergénérationnelle, mais aussi le caractère endogame ou exogame du couple. À lui seul, ce dernier facteur explique pratiquement tout l'écart de l'intensité de la transmission intergénérationnelle entre les mères en 1981 et leurs filles en 2006 (tableau 3).

Très peu des petits-enfants des mères immigrantes de 1981 parlaient la même langue maternelle qu'elles

Afin de mesurer le transfert d'une langue au cours de trois générations, il est essentiel d'examiner les différences de taux de transmission entre générations. En 1981, 41 % des femmes avaient transmis leur langue maternelle à leurs enfants. Un quart de siècle plus tard, soit en 2006, 23 % des immigrantes de première génération qui s'étaient vues transmettre la langue maternelle de leur propre mère la transmettaient à leur tour à leurs propres enfants. Au total, 10 %, soit 41 % multiplié par 23 %, des petits-enfants des mères immigrantes de première génération de 1981 avaient la même langue maternelle que leur mère et leur grand-mère.

Deux groupes linguistiques se démarquent des autres du point de vue de la transmission intergénérationnelle. Chez le groupe pendjabi, un tiers des petits-enfants des femmes de 1981 avaient hérité de la même langue maternelle que celle de leur grand-mère, tandis que chez le groupe de langue grecque cette proportion était du quart (tableau 4). Ce dernier résultat est digne de mention dans la mesure où les personnes de langue grecque représentent une population d'établissement relativement ancien au Canada. À l'opposé, l'intensité de la transmission à la troisième génération se situait sous les 10 % chez les groupes de langue allemande, portugaise, polonaise et hongroise, également des groupes d'établissement ancien. Un des facteurs expliquant la différence entre les groupes linguistiques est le niveau d'endogamie (quant à la langue maternelle) chez la deuxième génération. Ainsi, selon des données non présentées, la proportion de couples endogames chez les femmes de langue maternelle pendjabi et grecque nées au Canada était respectivement de 83 % et de 56 %. Le niveau d'endogamie restait toutefois relativement élevé chez les femmes des groupes italien (55 %), portugais et chinois (46 %) dont la transmission linguistique intergénérationnelle à la troisième génération se situait nettement sous celle des deux premiers groupes (données non présentées).

Tableau 4 Table d'extinction des langues immigrantes comme langues maternelles au Canada de la première à la troisième génération, 1981 et 2006Tableau 4 Table d'extinction des langues immigrantes comme langues maternelles au Canada de la première à la troisième génération, 1981 et 2006

Nombre de facteurs influent sur la transmission des langues immigrantes

Outre la langue, bon nombre de variables supplémentaires sont associées aux chances de transmettre une langue (tableau 5). Tout d'abord, le fait d'être un enfant de sexe masculin réduit les chances de se voir transmettre la langue maternelle de la mère, tant en 1981 qu'en 2006. L'effet du sexe des enfants était à peu près le même en 1981 qu'en 2006, bien que la raison de cette différence entre filles et garçons reste incertaine. L'âge des enfants est également relié à la transmission linguistique, en particulier, en 2006 où l'intensité de la transmission linguistique tendait à diminuer à mesure que l'âge des enfants augmentait.

Tableau 5 Chances que les mères immigrantes transmettent leur langue maternelle à leurs enfants de moins de 18 ans, nés au Canada, 1981 et 2006Tableau 5 Chances que les mères immigrantes transmettent leur langue maternelle à leurs enfants de moins de 18 ans, nés au Canada, 1981 et 2006

C'est aussi chez les mères les plus jeunes que la propension à transmettre la langue maternelle est la plus élevée. La raison n'est pas claire, mais il est possible que les femmes qui ont des enfants à un âge plus jeune soient plus susceptibles d'afficher des valeurs et des pratiques « traditionnelles » typiques de leur pays d'origine et, par conséquent, de transmettre davantage leur langue maternelle.

Le niveau de scolarité a une influence notable sur la transmission linguistique, celle-ci ayant tendance à diminuer au fur et à mesure que s'accroit le niveau de scolarité. Un tel résultat est possiblement relié aux préoccupations et aux capacités des parents les plus scolarisés d'assurer la meilleure réussite possible de leurs enfants au Canada en adoptant et en transmettant l'anglais ou le français comme langue au foyer10. Il faut toutefois nuancer l'effet de la scolarité en 2006; cette année-là, l'effet du diplôme ne s'observait que pour les mères sans diplôme, qui ne représentaient que 15 % de l'ensemble des mères incluses dans l'analyse.

Les mères en union libre étaient moins susceptibles de transmettre la langue immigrante que les mères mariées en 2006, mais non en 1981, année où les unions libres étaient encore relativement peu nombreuses au Canada. L'union libre constitue un cadre familial moins traditionnel que le mariage et l'utilisation de la langue immigrante pourrait donc y être moins répandue. Certains ont émis l'hypothèse que le mariage constitue un mode de vie de couple plus favorable à l'implication des familles élargies des conjoints que ne le serait l'union libre, laquelle pourrait être mal perçue chez certains groupes originaires de sociétés où les valeurs familiales traditionnelles sont très fortes et où les liens intergénérationnels sont codifiés11.

La composition des familles ou des ménages est étroitement liée à la transmission des langues. La présence d'enfants d'âge préscolaire (enfants de première ou de deuxième génération) dans la famille ainsi que la présence d'adultes ne connaissant ni l'anglais ni le français au sein du ménage sont deux facteurs associés positivement à la transmission des langues. La présence de personnes au sein du ménage qui ne connaissent ni le français ni l'anglais y accroit ainsi l'utilisation de la langue immigrante12. On peut penser que cet effet se fait aussi sentir au sein d'une communauté linguistique lorsque plusieurs des membres ne sont pas compétents dans la langue de la majorité13. Par ailleurs, les parents sont plus susceptibles d'utiliser leur langue maternelle quand il y a des enfants d'âge préscolaire à la maison14.

Épouser une personne qui ne parle pas la même langue est le principal facteur qui contribue à diminuer l'intensité de la transmission d'une langue immigrante

Le caractère endogame ou exogame de l'union joue un rôle primordial dans la transmission linguistique. Le fait que les deux parents possèdent la même langue maternelle accroit de façon très nette la transmission15.

Les caractéristiques migratoires des mères forment un groupe de caractéristiques également fortement associées à la transmission des langues. La période d'immigration est notamment déterminante : la propension à transmettre la langue maternelle diminue à mesure que le temps de résidence au pays augmente.

Par ailleurs, les femmes arrivées avant ou à l'âge de l'adolescence s'intègrent plus facilement que leurs parents à la société d'accueil, autant du point de vue linguistique qu'économique. Leur connaissance des langues officielles est meilleure que celle de leurs parents et il est probable que certaines d'entre elles vont choisir de ne pas transmettre leur langue maternelle à leurs enfants. Nos résultats ne valident cette explication qu'en 2006, où l'on remarque en effet que l'intensité de la transmission est plus faible chez les femmes arrivées au Canada avant l'âge de 13 ans, soit avant d'avoir commencé des études secondaires.

Venir d'un pays où l'une des langues officielles est le français ou l'anglais entraîne l'adoption progressive d'une des langues officielles du Canada

Plusieurs pays ont, en raison de leur histoire, l'anglais ou le français comme langue officielle, langue nationale ou langue historique. Les femmes originaires de ces pays ont de plus fortes chances que les autres d'avoir adopté l'anglais ou le français à la maison ou d'avoir une très bonne connaissance de ces langues. En conséquence, elles sont aussi plus susceptibles d'avoir transmis l'une des langues officielles du Canada à leurs enfants. Nos résultats indiquent que le fait qu'une mère soit née dans un pays ayant une tradition anglophone réduit la propension à transmettre sa langue maternelle immigrante tant en 1981 qu'en 2006. L'effet correspondant dans le cas d'une mère née dans un pays à tradition francophone ne s'observe qu'en 2006, et l'effet est le même que pour l'anglais16.

Les facteurs d'exposition aux langues parlées hors de la famille avaient aussi un effet significatif sur la transmission linguistique, surtout en 1981. La taille et la concentration des groupes linguistiques étaient directement corrélées à la transmission des langues en 1981, tandis que l'effet était beaucoup moins net en 2006. L'effet de ce facteur « communautaire » ou « écologique » sur la rétention linguistique a été observé chez différents groupes linguistiques immigrants aux États-Unis17 et au Canada chez les groupes de langue officielle en situation minoritaire18. Ces concentrations constituent autant d'occasions de pratiquer ces langues par des contacts informels entre familles, par des activités plus formelles d'apprentissage destinées aux enfants d'âge scolaire ou grâce à l'existence d'institutions, de médias et d'activités communautaires de nature culturelle ou religieuse.

La venue de nouveaux locuteurs d'une langue immigrante contribue à la garder vivante

De plus, l'apport régulier de nouveaux immigrants a eu une influence positive sur la transmission des langues maternelles immigrantes tant en 1981 qu'en 2006. Ces nouveaux immigrants ont en général une moins bonne connaissance des langues officielles et ont tendance à se regrouper dans les villes et à former des quartiers « ethniques » où l'usage de l'anglais et du français est moins répandu et peut être perçu comme moins essentiel à la vie de tous les jours.

Au Canada, on a également observé des effets régionaux spécifiques qui ne semblent pas être en rapport avec la concentration géographique des groupes linguistiques. Ainsi, c'est au Québec que la transmission des langues immigrantes est la plus importante19, bien que ce soit l'Ontario et la Colombie-Britannique, en particulier Toronto et Vancouver, qui comptent les plus fortes concentrations d'immigrants au Canada. Les raisons invoquées pour expliquer cette situation du Québec sont généralement associées à la complexité linguistique unique du Québec (l'anglais majoritaire sur le continent nord-américain, le français langue officielle au Québec, le multilinguisme étendu chez les enfants d'immigrants20). Ainsi, cela donne à penser que les décisions entourant la transmission des langues aux enfants seraient influencées par la coexistence du français et de l'anglais dans l'espace public montréalais. On a ajouté aux modèles une mesure contextuelle du bilinguisme français-anglais dont l'effet sur la transmission des langues immigrantes était positif et significatif tant en 1981 qu'en 2006. Le mécanisme psycho-social sous-jacent à ces comportements linguistiques reste encore à documenter. Toutefois, des résultats non présentés indiquent que l'effet du bilinguisme disparaît lorsqu'on ajoute une variable représentant la région métropolitaine de résidence.

Résumé

L'évolution de la transmission linguistique intergénérationnelle entre 1981 et 2006 permet de constater une certaine persistance des langues immigrantes au Canada dans un contexte de flux migratoires soutenus. En général, les nouvelles immigrantes qui proviennent d'Amérique du Sud, d'Asie et du monde arabe ont tendance, sauf pour quelques exceptions notables comme le groupe tagalog des Philippines, à transmettre leur langue d'origine à une proportion importante de leurs enfants nés au Canada. Mais ces nouvelles immigrantes ne sont pas nécessairement différentes des immigrantes d'origine européenne qui les ont précédées. Elles se distinguent d'elles parce que leur arrivée au pays est récente. Mais elles leur ressemblent parce que leur niveau d'endogamie est semblable, les groupes italien, grec, portugais, serbo-croate et arménien en 1981 présentant des proportions de femmes en couple avec un homme de même langue maternelle d'un ordre de grandeur comparable aux groupes arabe, pendjabi, ourdou ou chinois en 2006, soit supérieur à 80 % (données non présentées).

Le caractère soutenu des flux migratoires au Canada en provenance de l'étranger constitue un facteur plus important que la concentration des groupes linguistiques eux-mêmes. Notre étude montre que l'intensité de la transmission intergénérationnelle des langues immigrantes s'est accrue entre 1981 et 2006, et cet accroissement aurait été encore supérieur n'eut été des changements intervenus dans les caractéristiques de ces immigrants. De ce point de vue, la sélection des immigrants sur la base de leur niveau de scolarité et de leur connaissance des langues officielles du Canada semble avoir contribué à ralentir la transmission des langues. D'autres facteurs sont intervenus pour stimuler la transmission des langues immigrantes au Canada. La mondialisation a rendu plus accessible, moins dispendieuse et plus rapide les communications avec l'étranger grâce aux nouvelles technologies de l'information et des communications, comme Internet et la télévision par satellite, et fait croître le trafic aérien international.

L'intensité et la régularité des flux migratoires internationaux vers le Canada font en sorte que les populations immigrantes sont constamment exposées à leur langue d'origine, d'autant que les migrations impliquent souvent des familles entières.

Enfin, la Loi sur le multiculturalisme permet d'encadrer et de promouvoir différentes pratiques et activités (dans le domaine religieux, avec les enfants) qui reposent sur la spécificité des groupes ou font la promotion de la diversité religieuse, nationale ou linguistique au pays. Toutefois, le passage des générations issues des immigrants de première génération, la transmission des langues immigrantes diminue rapidement et est compromise chez certains groupes dont le bassin de locuteurs est vieillissant et qui n'est plus en mesure de se renouveler. On pense aux groupes allemand, portugais, hongrois, polonais, par exemple.

René Houle est analyste principal à la Division de la statistique sociale et autochtone de Statistique Canada.


Notes

  1. ALBA, Richard, John LOGAN, Amy LUTZ et Brian STULTS. 2002. « Only English by the third generation?: Loss and preservation of the mother tongue among the grandchildren of contemporary immigrants », Demography,vol. 39, no 3, p. 467 à 484;
    RUMBAUT, Rubén G., Douglas S. MASSEY et Frank D. BEAN. 2006. « Linguistic life expectancies: Immigrant language retention in Southern California », Population and Development Review,vol. 32, no 3, p. 447 à 460.
  2. PORTES, Alejandro, et Richard SCHAUFFLER. 1994. « Language and the second generation : bilinguism yesterday and today », International Migration Review,vol. 28, no 4, p. 640 à 661.
  3. HARRISON, Brian. 1997. « Language integration: Results of an intergenerational analysis », Statistical Journal of the United Nations Economic Conditions for Europe, vol. 14, p. 289 à 303;
    TURCOTTE, Martin. 2006. « La transmission de la langue ancestrale », Tendances sociales canadiennes, produit no 11-008 au catalogue de Statistique Canada, vol. 80, no 4, p. 23 à 30.
  4. HOFF, Erika. 2006. « How social contexts support and shape language development », Developmental Review, vol. 26, no 1, p. 55 à 88.
  5. HARRISON. 1997.
  6. Parmi les pays où l'anglais a un statut particulier, citons l'Inde, le Nigéria ou la Jamaïque; du côté français, on peut mentionner le Sénégal, la Suisse ou Haïti.
  7. Le fait de restreindre la population des filles aux âges de 25 à 42 ans plutôt que de considérer tous les âges affecte légèrement la valeur de l'intensité de la transmission intergénérationnelle des langues. Pour l'ensemble des langues, le fait de considérer toutes les femmes de 15 ans ou plus réduit légèrement l'intensité de la transmission à 20,2 %.
  8. Par union exogame, on entend un couple dont les conjoints ont une langue maternelle différente.
  9. Notons ici que n'appartiennent à la deuxième génération que les femmes à qui on a transmis une langue maternelle immigrante. Cet effet sélectif peut rendre délicate la comparaison entre les deux groupes de femmes.
  10. ALBA et al. 2002.
  11. KALMIJN, Matthijs, et Frank VAN TUBERGEN. 2006. « Ethnic intermarriage in the Netherlands: Confirmations and refutations of accepted insights », European Journal of Population, vol. 22, p. 371 à 397.
  12. ALBA et al. 2002.
  13. HARRISON. 2000.
  14. ALBA et al. 2002.
  15. STEVENS, Gillian. 1985. « Nativity, intermarriage and mother-tongue shift », American Sociological Review,vol. 50, no 1, p. 74 à 83;
    HARRISON, Brian. 2000. « La transmission de la langue : la diversité des langues ancestrales au Canada », Tendances sociales canadiennes, produit no 11-008 au catalogue de Statistique Canada, automne, no 58, p. 14 à 19;
    HARRISON et al. 1997;
    ALBA et al. 2002;
    TURCOTTE. 2006.
  16. En 1981, seulement 3 % des mères étaient nées dans un pays à tradition francophone, ce qui pourrait expliquer l'absence d'effet de cette situation sur la transmission des langues en 1981.
  17. PORTES et SCHAUFFLER. 1994;
    ALBA et al. 2002
  18. CORBEIL, Jean-Pierre, et Sylvie LAFRENIÈRE. 2010. Portrait des minorités de langue officielle au Canada : les francophones de l'Ontario, produit no 89-642-X au catalogue de Statistique Canada, 114 p.
  19. MARMEN, Louise, et Jean-Pierre CORBEIL. 2004. Les langues au Canada : Recensement de 2001, produit
    no 96-326-XIF au catalogue de Statistique Canada, 163 p.;
    TURCOTTE. 2006.
  20. OAKES, Leigh, et Jane WARREN. 2009. Langue, citoyenneté et identité au Québec, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 309 p.;
    PAGÉ Michel, et Patricia LAMARRE. 2010. « L'intégration linguistique des immigrants au Québec », Étude de l'Institute for Research on Public Policy, no 3, 39 p.
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