L’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada de 1961 à 2011

par Jean-François Lepage et Jean-Pierre Corbeil

[Communiqué dans Le Quotidien] [Article intégral en PDF]

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Début du texte

Début de l'encadré

Aperçu de l'étude

Il y a 50 ans, le début des travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme jetait les bases de ce qui allait devenir la politique de bilinguisme officiel du gouvernement canadien. Dans les années qui ont suivi la commission, le taux de bilinguisme français-anglais a augmenté au Canada, mais semble avoir atteint un certain plateau depuis 2001. Quelles sont les tendances en matière de bilinguisme au Canada? Quels facteurs peuvent expliquer la récente stagnation du bilinguisme à l’échelle nationale?

  • En 2011, 17,5 % des Canadiens, soit 5,8 million de personnes, ont déclaré pouvoir soutenir une conversation en français et en anglais, en hausse par rapport aux 12,2 % enregistrés 50 ans plus tôt, en 1961.
  • Au Canada, la part des personnes bilingues est passée de 17,7 % à 17,5 % entre 2001 et 2011, en dépit d’une hausse continue du nombre de personnes bilingues.
  • Le Québec a été la seule province à enregistrer une hausse soutenue du taux de bilinguisme entre 2001 et 2011, soit de 40,8 % à 42,6 %. Ce même taux s’élevait à 25,5 % en 1961.
  • Dans le reste du pays, le taux de bilinguisme est passé de 10,3 % en 2001 à 9,7 % en 2011, alors qu’il était de 6,9 % en 1961.
  • Entre 2001 et 2011, la stagnation du bilinguisme à l’extérieur du Québec s’est produite dans un contexte de croissance de la population immigrante non francophone et de diminution de la proportion d’élèves inscrits à un programme de français langue seconde.

Fin de l'encadré

Introduction

En octobre 2012, Statistique Canada diffusait les données linguistiques tirées du Recensement de 2011, dont celles sur la connaissance des langues officielles dans la population canadienne. Bien que la façon de récolter cette information ait changé au fil du temps, le gouvernement canadien recueille de l’information sur la capacité de soutenir une conversation en français et en anglais depuis 1901. Grâce aux recensements successifs, les statistiques portant sur le taux de bilinguismeNote1 ont donc une longue histoire au Canada.

Au début des années 1960, la question du bilinguisme a fait l’objet d’une attention nouvelle avec les travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (aussi nommée Commission Laurendeau-Dunton, d’après les noms de ses deux coprésidents)Note2. C’est à la suite des travaux de cette commission, dont on commémore cette année le 50e anniversaire, que la première Loi sur les langues officielles fut adoptée en 1969. Celle-ci est venue consacrer l’importance de la dualité linguistique canadienne, sans toutefois fixer d’objectifs précis de bilinguisme à l’échelle nationaleNote3.

À l’époque, la Commission Laurendeau-Dunton a reconnu que l’affirmation du caractère bilingue du Canada ne passait pas nécessairement par le bilinguisme au sein de la population. On misait plutôt sur le bilinguisme institutionnel, de façon à ce que « les principales institutions, tant publiques que privées, [puissent] dispenser leurs services dans les deux langues, à des citoyens qui peuvent fort bien, dans l’immense majorité, être des unilingues »Note4. Néanmoins, étant donné que le bilinguisme institutionnel doit s’appuyer sur l’existence d’un nombre suffisant de personnes bilingues afin d’« assurer les rapports entre les deux groupes linguistiques », la Commission avait également comme mandat de « présenter des recommandations sur les moyens à prendre pour permettre aux Canadiens de devenir bilingues »Note5.

Au Canada, le taux de bilinguisme est passé de 12,2 % en 1961 à 13,4 % en 1971. Il a continué de croître au cours des trois décennies suivantes pour atteindre 17,7 % en 2001. Toutefois, au cours de la dernière décennie, le taux de bilinguisme de la population canadienne a légèrement diminué pour la première fois depuis 1961, puisqu’il s’est établi à 17,5 % en 2011. Notons cependant que le nombre de personnes bilingues au Canada n’a jamais cessé de croître.

Comment expliquer la relative stagnation du taux de bilinguisme, malgré une hausse de l’effectif des personnes bilingues au CanadaNote6? Dans le présent article, les tendances historiques du bilinguisme au Canada sont présentées à l’aide des recensements de 1961 à 2011. Ensuite, certains facteurs clés pouvant expliquer la stabilité récente du taux de bilinguisme sont analysés, soit l’apprentissage de la langue seconde et l’immigration internationale, à l’aide des données de l’Enquête sur l’enseignement primaire et secondaire (EEPS), des recensements, et de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) (voir l’encadré Sources de données, méthodes et définitions).

Le Canada comptait 5,8 millions de personnes bilingues en 2011

À l’échelle nationale, 5,8 millions de personnes ont déclaré pouvoir soutenir une conversation à la fois en français et en anglais au Recensement de 2011, ce qui équivaut à un taux de bilinguisme de 17,5 %. En 1961, cette proportion était de 12,2 %, alors que 2,2 millions de Canadiens déclaraient pouvoir parler les deux langues officielles. Cette hausse de l’effectif des personnes bilingues au cours des 50 dernières années (près de 3,6 millions de personnes) correspond à un taux de croissance de près de 160 %. Au cours de cette période, le pays a vu sa population croître de 82 %, soit de 18,2 millions à 33,1 millions de personnesNote7.

Au cours des dernières années, le taux de bilinguisme a cependant ralenti sa progression puisqu’il a légèrement diminué entre 2001 et 2011, après quatre décennies de croissance continue (tableau 1).

Les résultats n’étaient cependant pas tous les mêmes d’une province à l’autre. Pour certaines, comme le Nouveau-Brunswick, l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique, les résultats sont le reflet de la tendance nationale, soit une hausse de 1961 à 2001 suivie d’une stagnation entre 2001 et 2011. Pour d’autres, comme le Manitoba et la Saskatchewan, le taux de bilinguisme n’a pas évolué clairement à la hausse ou à la baisse entre 1961 et 2001, mais a connu une diminution entre 2001 et 2011. Terre-Neuve‑et-Labrador, l’Île‑du‑Prince‑ÉdouardNote8, et la Nouvelle-Écosse ont, quant à elles, connu une progression constante entre 1961 et 2011, mais aussi une croissance plus lente entre 2001 et 2011. Seul le Québec a été caractérisé par une progression relativement soutenue à chaque période entre 1961 et 2011.

Tableau 1
Hausse constante du nombre de personnes bilingues depuis 1961, mais légère diminution du taux de bilinguisme entre 2001 et 2011
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de tableau 1 hausse constante du nombre de personnes bilingues depuis 1961 1961, 2001 et 2011, calculées selon en milliers et % unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
  1961Note 1 du tableau1 2001 2011
en milliers % en milliers % en milliers %
Canada 2 231,2 12,2 5 231,6 17,7 5 795,6 17,5
Terre-Neuve-et-Labrador 5,3 1,2 20,9 4,1 23,5 4,6
Île-du-Prince-Édouard 7,9 7,6 16,0 12,0 17,0 12,3
Nouvelle-Écosse 45,0 6,1 90,3 10,1 93,4 10,3
Nouveau-Brunswick 113,5 19,0 245,9 34,2 245,9 33,2
Québec 1 338,9 25,5 2 907,7 40,8 3 328,7 42,6
Ontario 493,3 7,9 1 319,7 11,7 1 395,8 11,0
Manitoba 68,4 7,4 102,8 9,3 103,1 8,6
Saskatchewan 42,1 4,5 49,0 5,1 46,6 4,6
Alberta 56,9 4,3 202,9 6,9 235,6 6,5
Colombie-Britannique 57,5 3,5 269,4 7,0 296,7 6,8
Yukon 0,8 5,6 2,9 10,2 4,4 13,1
Territoires du Nord-Ouest incluant Nunavut 1,6 7,0 4,1 6,5 4,9 6,8
Territoires du Nord-Ouest Note ..: indisponible pour une période de référence précise Note ..: indisponible pour une période de référence précise 3,1 8,4 3,7 9,1
Nunavut Note ..: indisponible pour une période de référence précise Note ..: indisponible pour une période de référence précise 1,0 3,8 1,2 3,8
Canada moins le Québec 892,3 6,9 2 323,9 10,3 2 466,8 9,7

Bien que le nombre de personnes bilingues n’ait jamais cessé de croître entre chaque recensement décennal — tout comme la population —, la croissance de la population bilingue n’a pas toujours évolué au même rythme que celle de la population totale (graphique 1). Au début de la période, la population bilingue croissait à un rythme beaucoup plus rapide que celui de l’ensemble de la population. Par exemple, entre 1961 et 1971, la population bilingue a augmenté de 30 %, alors que la population totale a affiché une croissance de 18 %. À l’inverse, le taux de croissance de la population totale a été plus important que celui de la population bilingue entre 2001 et 2011, une période caractérisée par une forte immigration internationale.

Description du graphique 1

Graphique 1 Diminution importante et constante du taux de croissance de la population bilingue à l'extérieur du Québec entre 1961 et 2011

Cette tendance a été particulièrement marquée à l’extérieur du Québec. Entre 1961 et 1981, le taux de croissance de la population bilingue y a été presque deux fois plus rapide que celui de l’ensemble de la population. Cet écart s’est atténué progressivement au cours des décennies suivantes et s’est renversé au cours de la dernière décennie, puisque la croissance de la population totale (12 %) a été deux fois plus rapide que celle de la population bilingue (6 %). Par contre, au Québec, le taux de croissance de la population bilingue a toujours été supérieur à celui de l’ensemble de la populationNote9.

Au cours des dernières années, la dynamique québécoise en matière de bilinguisme a donc été différente de celle qui a prévalu dans le reste du pays, comme en témoigne son taux de bilinguisme de près de 43 % en 2011. La seule autre province à afficher un taux supérieur au taux national était le Nouveau-Brunswick, avec 33 %. À l’inverse, les trois provinces les plus à l’Ouest ainsi que Terre-Neuve‑et-Labrador avaient les taux de bilinguisme les plus faibles, soit moins de 7 %.

En 2011, plus de 80 % de la population bilingue du pays résidait au Québec ou en Ontario, alors que ces deux provinces regroupaient 62 % de l’ensemble de la population canadienne. Au Québec, le nombre de personnes capables de parler les deux langues était de 3,3 millions (représentant 57 % de la population bilingue du pays), alors qu’il était de près de 1,4 million en Ontario (24 % de la population bilingue). En incluant les 246 000 personnes bilingues au Nouveau-Brunswick, c’est donc 86 % de la population bilingue du pays qui se trouvait dans l’une de ces trois provinces en 2011.

Ces observations témoignent de la persistance de la concentration du bilinguisme dans la « ceinture bilingue »Note10, c’est-à-dire cette zone de fréquents contacts entre francophones et anglophones dans certaines régions du Québec et dans les espaces de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick qui sont limitrophes de cette province.

La concentration de la population bilingue n’est pas un phénomène récent. En 1961, 87 % de la population bilingue du pays résidait soit au Québec, soit en Ontario, soit au Nouveau-Brunswick. Et d’un recensement décennal à l’autre, 55 % à 60 % des Canadiens bilingues habitaient le Québec (57 % en 2011).

Comment cette particularité québécoise s’explique-t-elle? En grande partie parce que les francophones, qui habitent majoritairement le Québec, affichent un taux de bilinguisme supérieur à celui des anglophonesNote11, mais aussi en raison du taux de bilinguisme élevé chez les anglophones de la province, car les minorités de langue officielle (francophones à l’extérieur du Québec et anglophones au Québec) sont plus bilingues que les majoritésNote12.

En effet, dans l’ensemble du Canada, les francophones présentaient un taux de bilinguisme de 44 % en 2011, comparativement à 8 % pour les anglophones. Parmi les minorités de langue officielle, les anglophones du Québec affichaient un taux de bilinguisme de 61 % (comparativement à 6 % chez les anglophones dans le reste du Canada), alors que les francophones en dehors du Québec avaient un taux de bilinguisme de 87 % (comparativement à 38 % chez les francophones du Québec).

À l’extérieur du Québec, le ralentissement de la progression du bilinguisme s’est produit en même temps que deux facteurs jugés déterminants pour l’évolution du bilinguisme : 1) la diminution assez récente du nombre d’élèves inscrits dans un cours de français langue seconde dans les écoles publiques; et 2) la part de l’immigration internationale dans la croissance de la population.

Immersion en hausse, mais baisse des inscriptions dans les programmes réguliers de français langue seconde

Le premier facteur pouvant avoir influé sur l’évolution du bilinguisme à l’extérieur du Québec est celui du niveau d’exposition des élèves à des programmes de français langue seconde.

Au cours des années 1970 et 1980, le nombre d’inscriptions dans les programmes d’immersion en français et dans les programmes réguliers d’enseignement du français langue seconde dans les écoles publiques de langue anglaise à l’extérieur du Québec a connu une croissance importante (graphique 2). Par exemple, alors que près de 260 écoles offraient un programme d’immersion en français au cours de l’année scolaire 1976-1977, ce nombre atteignait près de 1 800 durant l’année 1991-1992. Ainsi, le nombre d’élèves inscrits dans un tel programme est passé de 23 000 à plus de 267 000 au cours de la même période, alors que celui des élèves inscrits dans un programme régulier d’enseignement du français langue seconde est passé de 1,5 million à 1,8 million d’élèves.

Bien que le nombre d’élèves du secteur public inscrits dans un programme d’immersion ait poursuivi sa hausse depuis l’année scolaire 1991-1992, atteignant plus de 341 000 élèves durant l’année scolaire 2010-2011, le nombre d’élèves inscrits dans un programme régulier de français langue seconde a diminué de 432 000 pour s’établir à 1,4 million d’élèves. En d’autres termes, l’effectif des élèves inscrits en immersion s’est accru de 28 %, alors que celui des élèves inscrits dans un programme régulier a plutôt diminué de 24 %. Ainsi, la proportion totale de jeunes Canadiens de niveaux primaire ou secondaire exposés à l’enseignement du français langue seconde dans les écoles publiques à l’extérieur du Québec est passée de 53 % à 44 %.

Description du graphique 2

Graphique 2 Hausse continue des inscriptions dans les programmes d'immersion en français, malgré une baisse de l'exposition à l'enseignement du français langue seconde depuis 1991-1992

Parallèlement, les jeunes anglophones de l’extérieur du Québec sont de moins en moins bilingues. En effet, lors du Recensement de 1996, 15 % des jeunes âgés de 15 à 19 ans dont l’anglais est la première langue officielle parlée pouvaient soutenir une conversation dans les deux langues officielles du pays (graphique 3). Cette proportion a diminué à 14 % en 2001, puis à 12 % en 2006, pour se situer finalement à 11 % en 2011. De surcroît, plusieurs anglophones de l’extérieur du Québec n’arrivent pas à maintenir leur bilinguisme au fur et à mesure qu’ils avancent en âge. Prenons l’exemple des anglophones de l’extérieur du Québec âgés de 15 à 19 ans en 1996, chez qui le taux de bilinguisme était de 15 %, cinq ans plus tard, lorsque ces mêmes anglophones étaient âgés de 20 à 24 ans, leur taux de bilinguisme avait diminué à 12 %. Dix ans après (25 à 29 ans en 2006), leur taux de bilinguisme se situait à 10 %, et il n’était plus qu’à 8 % quinze ans plus tard, en 2011 (alors qu’ils étaient âgés de 30 à 34 ans)Note13.

Description du graphique 3

Graphique 3 Les plus hauts taux de bilinguisme s'observent entre 10 et 19 ans chez les anglophones à l'extérieur du Québec

Une autre façon d'illustrer le lien entre bilinguisme et fréquentation scolaire est d'examiner le taux de bilinguisme selon l'âge. Parmi les anglophones de l'extérieur du Québec, les jeunes de 10 à 19 ans avaient les taux de bilinguisme les plus élevés et ces taux allaient en diminuant chez les plus âgés (graphique 4).

Chez les francophones du Québec, le taux maximal de bilinguisme est plutôt atteint au cours de la vingtaine. Cette différence reflète généralement deux modes d'apprentissage distincts de la langue seconde. Dans le cas des francophones du Québec, plusieurs améliorent leur connaissance de l'anglais une fois leurs études à temps plein terminées. Le bilinguisme chez des francophones du Québec atteint donc un sommet entre l'âge de 20 et 30 ans, et demeure plus élevé dans les groupes d'âge subséquents.

Description du graphique 4

Graphique 4 Chez les anglophones, le bilinguisme atteint un sommet au cours des années de fréquentation scolaire

Enfin, parmi les francophones et les anglophones en milieu minoritaire, le taux de bilinguisme est naturellement plus élevé. Chez les francophones de l’extérieur du Québec, les taux de bilinguisme dépassent 80 % chez les 20 ans et plus. Chez les anglophones du Québec, les taux de bilinguisme atteignent plus de 70 % chez les plus jeunes. Ils restent relativement élevés au cours de la vie active, mais diminuent ensuite chez les plus âgés, surtout après l’âge de la retraite (65 ans).

Ces tendances masquent des différences en fonction d’autres caractéristiques qui sont parfois importantes, notamment entre les hommes et les femmes (voir l’encadré Quelques caractéristiques des personnes bilingues au Canada). En effet, chez les anglophones à l’extérieur du Québec, le taux de bilinguisme des femmes était plus élevé que celui des hommes. Par exemple, chez les jeunes anglophones âgés de 10 à 19 ans, le taux de bilinguisme des filles était de 4 à 5 points de pourcentage plus élevé que celui des garçonsNote14. Au Québec, chez les anglophones comme chez les francophones, et chez les francophones vivant à l’extérieur du Québec, ce sont plutôt les hommes qui étaient plus bilingues que les femmes. Cet écart était d’ailleurs de 10 points en faveur des hommes chez les Québécois francophones de plus de 30 ansNote15.

Bilinguisme peu élevé chez les immigrants à l’extérieur du Québec

L’autre grand facteur susceptible d’influencer les tendances en matière de bilinguisme est l’immigration internationale. Puisque les immigrants représentent maintenant le principal facteur de croissance démographique au CanadaNote16, et qu’environ 80 % des immigrants récents n’ont ni le français ni l’anglais comme langue maternelle, ce phénomène a des répercussions directes sur l’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada.

À l’échelle du Canada en 2011, les immigrants affichaient un taux de bilinguisme français-anglais (13 %) inférieur à celui des Canadiens de naissance (19 %). La situation n’était cependant pas la même au Québec et dans le reste du pays.

En effet, au Québec, les immigrants présentent un taux de bilinguisme supérieur (51 %) à celui de la population née au Canada (42 %). En fait, les immigrants qui vivent au Québec et qui n’ont pas le français ou l’anglais comme langue maternelle sont souvent trilingues.

Par contre, à l’extérieur du Québec, 6 % des immigrants ont déclaré pouvoir soutenir une conversation dans les deux langues officielles en 2011, comparativement à 11 % de la population née au Canada. De plus, chez les personnes de langue maternelle anglaise ou autre que le français ou l’anglais, les immigrants de tous les groupes d’âge présentent des taux de bilinguisme inférieurs à ceux des personnes nées au Canada, sauf chez les personnes de langue maternelle anglaise âgées de 45 à 54 ans (graphique 5).

Description du graphique 5

Graphique 5 À l'extérieur du Québec, les taux de bilinguisme sont généralement inférieurs chez les immigrants qui n'ont pas l'anglais comme langue maternelle

Chaque année, le Canada reçoit environ 250 000 nouveaux immigrants (dont environ 200 000 qui s’établissent à l’extérieur du Québec)Note17. Ainsi, bien que le taux de bilinguisme des immigrants soit demeuré stable à près de 6 %, depuis 1981, à l’extérieur du QuébecNote18, la part croissante de la population immigrante non bilingue au sein de l’ensemble de la population s’est traduite par une baisse du taux global de bilinguisme.

De même, à l’extérieur du Québec, en 1981, la part représentée par les immigrants au sein de la population non bilingue était de 19 %. En 2011, cette proportion avait atteint 24 % de la population non bilingue.

Au Québec, c’était plutôt l’inverse : la part croissante des immigrants au sein de la population pousse plutôt le bilinguisme à la hausse, car ceux-ci ont un taux de bilinguisme de plus en plus élevé (de 43 % en 1981, celui-ci est passé à 51 % en 2011). Cependant, comme le Québec a jusqu’à maintenant accueilli moins d’immigrants que son poids démographique au sein du CanadaNote19, l’accroissement du bilinguisme des immigrants québécois depuis 1981 n’a pu faire contrepoids à la hausse de l’immigration non bilingue à l’extérieur du Québec au cours de cette période.

Conclusion

Le taux de bilinguisme mesuré à partir des données de recensement est un indicateur important pour suivre l’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada. Bien que le nombre de personnes bilingues au pays n’ait jamais cessé d’augmenter au cours des 50 dernières années, le taux de bilinguisme a légèrement diminué au cours des dix années précédant le dernier recensement. Ces deux résultats, en apparence contradictoires, s’expliquent en bonne partie par la baisse de l’exposition au français chez les élèves anglophones à l’extérieur du Québec, par une perte de rétention du français et par une hausse du nombre d’immigrants à l’extérieur du Québec qui ne peuvent pas converser dans les deux langues officielles.

Au Québec, le bilinguisme n’a jamais cessé de croître, de sorte qu’il existe des différences importantes en matière de bilinguisme entre le Québec, seule province où les francophones sont majoritaires, et les autres provinces et territoires. Au Québec, les immigrants sont plus susceptibles d’être bilingues, et contribuent ainsi à la progression du bilinguisme dans cette province. Francophones et anglophones y sont également plus susceptibles de demeurer bilingues tout au long de leur vie, un phénomène qui témoigne de l’importance de l’exposition à la langue seconde comme facteur de maintien du bilinguisme.

Jean-François Lepage et Jean-Pierre Corbeil sont respectivement analyste et directeur adjoint à la Division de la statistique sociale et autochtone de Statistique Canada.


Notes

  1. Bien que plusieurs Canadiens, principalement issus de l’immigration, puissent soutenir une conversation dans leur langue maternelle et dans une des deux langues officielles, la notion de « bilinguisme » dont traite cet article désigne le bilinguisme français-anglais. Le « taux de bilinguisme » exprime, en pourcentage, la proportion de la population qui déclare pouvoir soutenir une conversation à la fois en français et en anglais parmi l’ensemble de la population d’une unité géographique donnée, à l’exclusion des pensionnaires d’un établissement institutionnel.
  2. Le mandat de la Commission était essentiellement de « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et [de] recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport ». Voir Canada, 1967, p. 179, (Appendice 1).
  3. Voir Jedwab, 2011.
  4. Voir Canada, 1967, p. XVIII, no 29. Notons que sur les quelque 18,2 millions de personnes dénombrées au Recensement de 1961, 12,3 millions déclaraient ne parler que l’anglais et 3,5 millions, ne parler que le français.
  5. Voir Canada, 1967, p. XIX, no 30.
  6. Bien que la question du bilinguisme fasse l’objet d’une vaste littérature scientifique, l’approche statistique y est rarement privilégiée. Les travaux de Vallee et De Vries (1978) et de Grenier (1989), entre autres exemples, sont bien antérieurs au phénomène étudié. Autre exemple plus récent, Jedwab (2011) n’aborde pas la question sous cet angle spécifique.
  7. Correspond à la population non institutionnelle du Canada.
  8. Dans le cas de l’Île-du-Prince-Édouard, on observe une légère baisse entre 1971 (8,2 %) et 1981 (8,1 %).
  9. L’écart important entre les deux taux de croissance observés entre 1971 et 1981 au Québec s’explique essentiellement par le fait que le taux de croissance de la population totale a été beaucoup plus faible dans cette province au cours de cette période en raison du solde migratoire net négatif de la population de langue maternelle anglaise, soit près de 160 000 personnes.
  10. Le terme « bilingual belt » fut créé par Richard Joy (1967). Selon Joy, cette ceinture bilingue inclut le nord de l’Ontario, la vallée de l’Outaouais, Montréal, les Cantons de l’est (Estrie) et les comtés du nord du Nouveau-Brunswick.
  11. Aux fins de l’analyse, les francophones et les anglophones sont définis comme étant ceux dont la « première langue officielle parlée » est le français (pour les francophones) et l’anglais (pour les anglophones).
  12. Notons qu’à l’échelle nationale, les francophones de l’ensemble du pays forment la minorité de langue officielle.
  13. Jedwab (2011, p. 163) concluait ceci à propos de la rétention du français langue seconde chez les anglophones de l’extérieur du Québec : « lack of exposure to the French language beyond the school years is responsible for declines in second-language knowledge ». Toutefois, un article d’Allen (2008) documente l’effet non seulement du type de programme d’apprentissage (programme régulier de français langue seconde ou programme d’immersion), mais également celui de la durée de l’immersion en français dans la rétention de la langue seconde. En effet, selon Allen, non seulement les personnes ayant fréquenté un programme d’immersion sont plus bilingues et maintiennent leur bilinguisme plus longtemps que celles n’ayant pas fréquenté un tel programme, mais le taux de rétention de la langue seconde est également lié au nombre d’années scolaires passées en immersion française.
  14. Cet écart s’explique notamment par une présence plus importante des jeunes filles dans les programmes d’immersion en français. Par exemple, au cours des années scolaires 2009-2010 et 2010-2011, les filles représentaient 57 % de la population scolaire inscrite en immersion française et les garçons, 44 %.
  15. Une présence plus importante des femmes dans certains secteurs professionnels parfois plus « unilingues » (éducation, santé) est une hypothèse pour expliquer cet écart.
  16. Voir Statistique Canada, 2012.
  17. En moyenne, entre 1991 et 2011, environ 235 000 nouveaux immigrants sont venus s’établir au Canada chaque année. De plus, entre 1991 et 2011, la population immigrante du pays est passée de 4,34 millions à 6,78 millions de personnes.
  18. Le taux de bilinguisme de la population immigrante varie très peu selon la période d’immigration. En d’autres termes, le taux de bilinguisme français-anglais des immigrants récents est, à peu de variation près, exactement le même que celui des immigrants arrivés au pays il y a 20 ou 30 ans.
  19. En 2011, 14,4 % de la population immigrante du Canada résidait au Québec, alors que le poids démographique de la province était de 23,6 %. La part des immigrants qui s’établissent au Québec est cependant à la hausse.

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